Il en va tout autrement de l'étendue du cyclone qui dévaste ces temps-ci l'Europe et devrait inquiéter ses dirigeants. C'est que le Vieux Continent, à l'heure des graves problèmes qui se posent à lui, donne l'impression d'être dangereusement à court de leaderships forts. Le Royaume-Uni s'apprête à passer au centre-droit (quand l'Allemagne, elle, se prépare probablement à pencher du côté du centre-gauche...) ; l'Italie berlusconienne, fidèle à sa tradition, s'installe dans le provisoire-qui-dure ; quand à la France sarkozyenne, au lendemain du camouflet infligé à l'UMP à l'occasion des régionales, elle oscille avant de choisir sa prochaine voie. Ainsi, le cercle des « hommes malades » de l'Europe s'agrandit et la contagion pourrait toucher demain d'autres États moins bien portants, dont les finances donnent déjà de nets signes d'étiage.
Entre-temps, à Berlin, les voyants rouges se multiplient : dette publique record de 100 milliards d'euros, timides perspectives de croissance de 1,5 pour cent pour les années à venir sans pour autant que l'emploi suive, productivité industrielle en nette baisse. L'an dernier, la balance commerciale a donné des signes d'essoufflement, avec un excédent de « seulement » 136,1 milliards d'euros, alors qu'il atteignait 178,3 milliards en 2008. Plus grave encore, la population est l'une des plus âgées du globe. Enfin, l'UE, principal client, boude les produits made in Germany : 19,1 pour cent de moins en 2009, ce qui représente des achats de l'ordre de 503,5 milliards d'euros ; le reste du monde ne s'est pas fait faute d'emboîter le pas (moins 17,1 pour cent pour un total de 299,7 milliards d'euros).Résultat : l'Allemagne a perdu son rang d'exportateur numéro un au profit de la Chine. De plus, il y a peu, le gouvernement s'était vu dans l'obligation de sauver de la débâcle certains de ses établissements financiers, ce qui avait coûté au Trésor de précieux milliards. On comprend dès lors que, dans un contexte aussi morose, la contribution de 28,6 milliards de dollars au plan de sauvetage de la Grèce ait été mal perçu par une opinion publique qui continue d'estimer excessive une telle générosité.
Il n'est pas étonnant de voir que ce sont les 13,5 millions d'électeurs du land le plus peuplé et le plus industrialisé qui ont choisi de tirer la sonnette d'alarme. Avec ses 18 millions d'habitants, des villes phare comme Düsseldorf ou Cologne et la région de la Ruhr, la Rhénanie du Nord-Westphalie peut se targuer de posséder une économie équivalant à celles de la Pologne et de la République tchèque réunies. Le Premier ministre local, le chrétien-démocrate Jürgen Rüttgers, a très sportivement pris le parti d'assumer la responsabilité de la défaite, tout en évoquant « une foule d'autres raisons ». On nombre desquelles, sans qu'il ait jugé nécessaire de les citer, on peut inscrire le scandale des collectes de fonds pour sa formation, ainsi que les couacs en matière d'éducation et de gestion des municipalités.
Angela Merkel et son principal allié ont beau écoper à tour de bras, la barque CDU-FDP prend eau de toutes parts, avec des chiffres incroyablement bas, après avoir réalisé des scores plutôt honorables aux législatives de septembre dernier. Les deux grands vainqueurs de cette journée mémorable - les Verts, qui ont doublé leur score, passant à 12,1 pour cent, et les membres de la gauche ultra de Die Linke - peuvent rêver à des lendemains de grand soleil. Les premiers sont déjà courtisés par une SPD qui voit s'entrouvrir devant elle les portes du Bundeskanzleramt. Quant aux seconds, ils peuvent enfin, grâce à leurs 5,6 pour cent, prétendre jouer dans la cour des grands. Tout cela n'augure rien de bon pour l'équipe en place, sans pour autant présager de grands bouleversements à venir. Tout indique, au contraire, que l'on continuera de naviguer à vue en essayant de déterminer - tâche difficile - l'orientation du vent, en attendant des jours meilleurs.
Un peu comme le reste de l'Europe.

