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Nos lecteurs ont la parole

II – Axe turco-syrien pour une « Union du Levant »


Fabien TABARLY
La Syrie mérite-t-elle pour autant d'être courtisée par la Turquie ? (Voir L'Orient-Le Jour du mercredi 5 mai 2010).
Les indicateurs de la Banque mondiale montrent que la dette extérieure syrienne s'élève à plus de 6 milliards de dollars, le coût de la vie est en augmentation constante, l'année 2008 voit la production agricole diminuer de 50 % en raison de  la sécheresse et des problèmes d'approvisionnement en eau, sachant que 70 % de son PIB est conditionné par les secteurs de l'agriculture et du pétrole. Cependant, la Syrie affiche aujourd'hui une croissance de plus de 5 % par an, en constante augmentation, et ce malgré la crise mondiale (à laquelle elle a échappé grâce à une économie régionalisée, par opposition à la mondialisation des économies occidentales) ; le secteur bancaire est en pleine évolution grâce à sa libéralisation récente et à l'ouverture de la Bourse de Damas en mars 2009. La grande majorité des observateurs s'accordent à dire que le secteur touristique est sous-exploité, que l'embargo (Iran-Syria Non Proliferation Amendment Act, 2005) dont souffre encore le pays (bien que celui-ci tende à se relâcher progressivement depuis l'élection du nouveau gouvernement américain) l'empêche d'augmenter sa production d'hydrocarbure. Malgré cela, les IDE (investissements directs étrangers) en 2008 ont augmenté de 70 % pour atteindre 2,1 milliards de dollars. Ankara est actuellement sur le point de signer plusieurs accords commerciaux avec Damas pour la création d'une société pétrolière commune, un gazoduc reliant les deux pays, ainsi que pour la modernisation de ses installations aéroportuaires. Sur le plan social, les indicateurs de la Banque mondiale sont optimistes : en cinq ans (2000-2005), le taux de scolarisation dans les établissements secondaires a doublé (62 % de la population considérée), idem pour le PNB et le revenu par habitant ; quant au taux d'alphabétisation des plus de 15 ans, il dépasse les 80 % ! La Syrie ne montre aucun signe présageant d'un ralentissement de son développement économique dans les années à venir. Quant à son image d'« État voyou » susceptible de ralentir les IDE, la récente intégration par Damas des 1,5 million de réfugiés irakiens (dont plus de 40 000 chrétiens, chaldéens, orthodoxes, arméniens...) nous rappelle que la Syrie reste une terre d'accueil et de tolérance où toutes les confessions se côtoient (y compris les communautés juives).
Sur le plan diplomatique, la Syrie est un carrefour.
La Syrie partage avec la Turquie la volonté (non dénuée d'intérêts stratégiques) de voir reprendre les négociations pour le règlement du conflit israélo-arabe. Leurs atouts, outre le fait d'être deux pays à majorité musulmane, résident dans leur capacité à dialoguer avec l'ensemble des acteurs de l'arc de crise : Hamas, Hezbollah, Fateh, armée libanaise, Iran. En effet, pour ce qui est de la Syrie, ses revendications demeurent inchangées depuis 2003, date du plan de paix connu sous le nom d'initiative saoudienne : retour aux frontières de 1967, appuyé et légitimé par les résolutions 242, 338 et 497 du Conseil de sécurité, récupération du Golan et droit au retour des Palestiniens. Contrairement à la Jordanie, elle n'a jamais accepté de négocier avec Israël, mais elle n'a pas non plus montré d'affection ou de compromission probante avec les États-Unis, comme l'ont fait en leur temps les pays du Golfe ou l'Égypte. L'Irak, quant à elle, n'a pas achevé sa renaissance et ne peut être considérée comme un médiateur potentiel. Enfin, l'Iran, sclérosé par les luttes de pouvoir interne et la radicalisation de sa politique extérieure, n'est plus considéré comme crédible.
Damas se positionne donc comme un interlocuteur privilégié de ces groupes politiques arabes. Avec des revendications, certes discutables mais avec lesquelles ils ne transigeront plus. Au-delà, ce sont des groupes politiques avec lesquels l'Occident doit accepter de composer, car jouissant d'une vraie légitimité aux yeux de dizaine de millions d'Arabes : la démocratie ne doit pas être une notion à géométrie variable et implique des devoirs, le premier desquels étant la prise en compte de l'expression populaire.
Démocratie laïque bien qu'allègrement imprégnée d'un islam omniprésent dans la vie politique et sociale, la Turquie n'est pas assez « arabe » pour jouir des mêmes prérogatives que Damas (rappelons-nous que le seul royaume arabe uni de l'histoire de la région, fut-il éphémère, fut celui de Fayçal en 1920, à Damas, érigé sur les ruines de l'Empire ottoman). En revanche, elle reste un acteur accepté et reconnu par ses coreligionnaires. Sa plus-value réside dans sa capacité à mobiliser et fédérer les forces orientales et occidentales de par sa position géographique, ses alliances stratégiques (membre de l'OTAN depuis 1951, candidate à l'intégration de l'Union européenne depuis 1999), sa crédibilité et son poids politique. Elle possède en outre une capacité à dialoguer avec Israël, ce que Damas ne semble pas officiellement disposé à faire, tout au moins tant qu'un accord préalable établissant des bases de négociations crédibles ne sera pas entériné (d'où le rôle de la Turquie).  La Turquie est aussi maîtresse de l'eau d'une partie du Moyen-Orient. Le Tigre et l'Euphrate, principaux réseaux de distribution de l'eau en Syrie et en Irak, prennent leurs sources en Turquie orientale. La deuxième source syrienne, le plateau aquifère du Golan, est inaccessible car annexée par Israël en 1967. La Syrie n'a donc d'autre choix que celui d'entretenir de bonnes relations avec son voisin.
Quid des relations entre la Syrie et l'Iran ?
La position commune de la France et des États-Unis sur le dossier du nucléaire iranien semble incompatible avec leurs velléités de se rapprocher de Damas. Là aussi, le désir de Nicolas Sarkozy de voir Assad intervenir auprès de Téhéran est un vœu pieux, tout au moins s'il souhaite obtenir l'arrêt total et définitif de l'enrichissement d'uranium. En revanche, Damas pourrait effectivement intervenir pour convaincre Ahmadinejad de modérer son discours et d'accepter les contrôles de l'AIEA ; un peu de diplomatie ne lui porterait pas préjudice ! Un tel changement de position permettrait à l'Iran de poursuivre son chemin vers un accès à la technologie nucléaire et d'en faire bénéficier Damas, puis l'ensemble du Proche-Orient. La Syrie travaille d'ailleurs dans ce sens, si l'on se fie aux récentes déclarations du président syrien sur sa volonté de contribuer à une dénucléarisation (militaire) du Proche et Moyen-Orient, car la principale pathologie dont souffrent ces pays est leur dépendance technologique vis-à-vis des pays avancés. En Iran, la capacité de maîtriser l'intégralité de la chaîne nucléaire, de l'extraction des minerais jusqu'à son exploitation dans les centrales, est une question de fierté et d'indépendance, autant que l'a été le choix du général de Gaulle de préserver l'indépendance de la France dans ce domaine. L'enjeu est bien trop grand pour être abandonné, quelle que soit la décision iranienne, Damas ne rompra pas ses relations avec Téhéran.
Il y a trois raisons majeures à cela :
Premièrement, l'Iran procure au régime de Damas la capacité d'ouvrir un deuxième front contre un Irak encore instable. Cela s'est déjà produit lors de la guerre Iran-Irak, Hafez el-Assad (le père) ayant procuré un soutien sans faille au régime khomeyniste. Les Britanniques ne seront pas insensibles à cet argument, n'ayant pas hésité à faire appel à Hussein ibn Ali (roi du Hedjaz) pour combattre l'Empire ottoman en 1915.
Deuxièmement, pour une Syrie en pleine restructuration économique (mise en place d'une économie de marché sous l'impulsion de Bachar el-Assad) et étant sous le coup d'un embargo sélectif initié par le gouvernement Bush, l'Iran est un allié commercial de taille dont la Syrie aurait bien tort de se passer pour des considérations d'ordre éthiques évidentes. D'ailleurs, la Turquie ne se prive pas des opportunités iraniennes, au regard des récents contrats signés entre les deux pays pour l'acheminement du gaz iranien vers l'Europe.
Enfin, troisièmement, nous savons que la communauté internationale demande régulièrement à la Syrie de rompre ses relations avec l'Iran et le Hezbollah afin de participer au combat que mène l'Occident contre le terrorisme et pour le règlement de la crise israélo-arabe.
Damas possède donc un atout majeur. Le pouvoir syrien sait pertinemment que c'est précisément cette « relation spéciale » qui lui procure l'assurance d'être écouté par l'Occident et il ne compte pas y mettre fin sans contreparties significatives.

Fabien TABARLY
(À suivre)
La Syrie mérite-t-elle pour autant d'être courtisée par la Turquie ? (Voir L'Orient-Le Jour du mercredi 5 mai 2010).Les indicateurs de la Banque mondiale montrent que la dette extérieure syrienne s'élève à plus de 6 milliards de dollars, le coût de la vie est en augmentation constante, l'année 2008 voit la production agricole diminuer de 50 % en raison de  la sécheresse et des problèmes d'approvisionnement en eau, sachant que 70 % de son PIB est conditionné par les secteurs de l'agriculture et du pétrole. Cependant, la Syrie affiche aujourd'hui une croissance de plus de 5 % par an, en constante augmentation, et ce malgré la crise mondiale (à laquelle elle a échappé grâce à une...
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