Le 8 Mars a pu se rendre compte qu'en s'obstinant à politiser à outrance une échéance où d'autres considérations entrent beaucoup plus en jeu, il s'est lourdement trompé. Dans la région de Jbeil, les habitants ont, pour ainsi dire, voté pour eux-mêmes, en rejetant des candidatures qui leur semblaient parachutées. Des indépendants qui se réclament sinon du régime, du moins de l'esprit d'État qu'il défend, soutenus par le 14 Mars, l'ont emporté dans la plupart des bureaux de vote. Tandis que le Courant patriotique libre et ses alliés du 8 Mars ont essuyé des revers quasi cinglants. Fait d'autant plus marquant qu'ils l'avaient emporté haut la main aux législatives. Mais pourquoi ce retournement ? « Parce que, répondent des scrutateurs du cru, les clés électorales de la région se sont aperçues que les aounistes comprenaient assez mal la portée réelle de l'échéance. Et qu'ils faisaient moulinets maladroits en s'immisçant en arbitres autoproclamés, dans des affaires de gestion municipale prosaïque, des questions d'éclairage public, de réfection routière et autres égouts. Les aounistes ont commis l'erreur que des politiciens traditionnels évitent toujours : prendre parti, lors de municipales, pour tel clan contre tel autre, pour telle famille contre telle autre, pour tel candidat contre son cousin. Ils se sont de la sorte mis à dos beaucoup trop de monde. Comme beaucoup d'autres, comme le chef de l'État en particulier, les aounistes auraient donc dû annoncer qu'ils laissaient le soin à la population des villes, des bourgs et des villages le soin de former des listes à leur guise, soit de coalition, soit de compétition, sans s'en mêler eux-mêmes. Ainsi, l'ultime maladresse a été commise par Michel Aoun, qui a rendu visite à Jean-Louis Cardahi à la veille du scrutin. Ce geste a agacé, sinon offusqué le Jbeilote de base, qui y a vu une intrusion déplacée et a donc préféré voter pour la liste dirigée par Ziyad Hawatt. De plus, beaucoup d'électeurs ont sanctionné le choix de politisation outrancière retenu par le CPL, en votant en fonction de paramètres de développement et non de considérations politiques. En ce faisant, ils se sont rangés en réalité derrière la bannière de l'État, premier défenseur du civisme comme du développement général. Cela à un moment où le 8 Mars, CPL en tête, a cru bon de s'attaquer au régime, symbole même de l'État. Allant encore plus loin, un ancien député de Jbeil juge que les résultats des municipales ont fait tomber les masques, révélé des vérités premières et mis certains à nu.
Attaques
Pour cette source, il est temps que les Libanais comprennent combien la situation où certains cherchent à placer le président Michel Sleiman est préjudiciable pour le pays. Il faut qu'ils réalisent quels efforts il déploie pour que les crises soient surmontées, pour minimiser les déchirures, les divisions, faire respecter la Constitution, loin de tout battage médiatique démagogique. Certains pôles chrétiens de l'opposition s'acharnent à vouloir entraîner le régime dans des confrontations marginales. Ils prétendent qu'il s'immisce dans les élections et prend parti pour le 14 Mars. Le président de la République esquive toutes ces provocations. Et finalement, même les bases populaires des prosyriens se rendent compte que leurs allégations sont fausses, montées de toutes pièces et calomnieuses. C'est ce que nous confirme le scrutin du 2 mai. »
Pour entrer dans les détails, on a entendu avant et pendant les élections des prosyriens soutenir que des services d'État intervenaient directement contre les candidats du 8 Mars par des pressions sur les électeurs ou même par des achats de voix. Accusations réfutées par nombre d'observateurs indépendants. L'État a pour sa part répété qu'il se tient strictement à l'écart, qu'il reste viscéralement neutre dans toute compétition et ne se soucie que d'assurer un scrutin parfaitement sécurisé et régulier en tout point. Après en avoir référé au chef de l'État, le ministre de l'Intérieur, Ziyad Baroud, a signifié au leader du CPL que Jbeil n'est pas une bataille entre deux généraux. Précisant que Michel Sleiman se place au-dessus de toute mêlée, où que cela soit, son seul souci étant de faire respecter les délais constitutionnels, d'encourager les citoyens à accomplir leur devoir d'électeurs et de voir les résultats admis par tous, en espérant que les nouveaux édiles sauront travailler la main dans la main pour le bien de leurs cités, même s'ils appartiennent à des bords politiques différents.
Toujours pour ce qui est des détails, une source autorisée, un ancien ministre, confirme que le chef de l'État n'a convoqué aucun pôle de la région de Jbeil à Baabda, avant les élections. Il n'a accordé audience qu'au Dr Joseph Chami, ancien président du conseil municipal de Jbeil, pour la simple raison qu'il souhaitait l'informer qu'il retirait sa candidature, et souhaitait l'entente entre toutes les fractions soucieuses de l'intérêt de la ville. Selon cette source, le régime ayant fait savoir qu'en cas de poursuite de la campagne calomnieuse contre lui, il mettrait les points sur les i et ferait savoir qui, en réalité, a voulu jouer la triche dans les municipales de la région de Jbeil, cet avertissement aurait porté ses fruits, en faisant mettre une sourdine aux accusations d'immixtion abusive dirigées contre le palais.
Quoi qu'il en soit, dans la région de Jbeil comme au Metn et dans la région de Baabda, le 2 mai a apporté une double démonstration. D'abord le poids décisif de pôles à rôle strictement local, sans rayonnement national. Ensuite que là où la présence chiite n'est pas assez accentuée, le CPL a lourdement échoué face aux indépendants, aux centristes et au 14 Mars. Ce qui induit, selon un professionnel, un changement radical au sein de la rue chrétienne, en faveur de l'État. Mouvement qui pourrait se confirmer à Beyrouth où le CPL s'efforce, avec le soutien du Tachnag, du Hezbollah et d'opposants sunnites, de tenir tête à Saad Hariri et aux chrétiens du 14 Mars. Mais, selon un haririen, le vote des beyrouthins « sera leur réponse au 7 mai ». C'est tout dire.

