Cette perception, qui pourrait expliquer la « frénésie consensualiste » qui s'est soudain accaparée de tous les esprits, fait d'ores et déjà des municipales 2010 un rendez-vous raté sur un triple plan. Sur le plan démocratique d'abord, dans la mesure où même si les compromis peuvent paraître nécessaires pour apaiser une scène nationale en proie aux déchirements, ils sont néanmoins toujours, à long terme, les fossoyeurs de la démocratie. La démocratie reste avant tout une pratique démocratique, et la généralisation du consensus empêche l'opération du vote, et par conséquent la promotion du rituel démocratique qui doit développer le sens civique chez le citoyen... Sans compter que l'entente pave souvent la voie à une cooptation ou une prorogation de ce qui est déjà là. En d'autres termes, qu'elle ouvre la voie à l'inculture de la stagnation, au meurtre discret et silencieux du principe de l'alternance, qui est le fondement même de la démocratie.
Mais ce n'est pas seulement à ce niveau-là que les municipales sont d'ores et déjà un ratage. Sur le plan public, inutile de démontrer pourquoi l'occasion a été complètement sabordée : l'échéance n'a permis de soulever aucun débat d'intérêt public et, une fois de plus, la bataille ne se fera pas sur base de programmes. D'ailleurs, même les slogans, qui sont pourtant une valeur sûre dans la pratique politique libanaise, ont la vie dure, surtout dans un contexte général de compromis : l'exercice qui consiste à se donner certaines étiquettes améliorées (l'incorruptibilité, par exemple) pour se démarquer du lot était cette fois fort périlleux, vu qu'il était difficile pour tel ou tel courant de justifier devant ses sympathisants pourquoi il était souvent obligé de contrevenir à la règle (au slogan) qu'il s'était lui-même fixé, en s'alliant avec des forces ou en parrainant des candidats qu'il avait auparavant diabolisés. Même l'enjeu fondamental, celui de la gouvernance locale, avec son lot de problématiques subalternes, n'a pas été présent dans le débat. C'est un peu comme si tout le monde, sans véritable exception, s'était arrangé pour que l'échéance municipale se déroule à la dérobée - probablement en raison d'autres enjeux et d'autres échéances, locales, régionales ou internationales. Inutile de rappeler que les élections municipales sont, en principe, le terrain qui doit permettre à la pratique publique de se développer ainsi qu'au citoyen de découvrir la chose publique, et qui doit ouvrir la voie à un renouvellement des élites politiques...
Enfin, sur le plan politique, cette édition 2010 des municipales libanaises sera, encore une fois, un OVNI : l'objet du vote sera en effet non identifié. S'agira-t-il de voter pour une ligne politique, une force politique, un programme, un candidat, une famille, un parent, un individu ? Les enjeux ne sont pas clairs, et ils ne l'ont d'ailleurs jamais été au Liban puisque, dans ce genre d'élections, les allégeances se chevauchent allègrement sans trop de rationalité, la préférence et la priorité allant cependant nettement à la dimension clanique et familiale. Ce qui explique en partie l'irrationalité dans les alliances et le fait qu'un parti pourra avoir des candidats sur différentes listes - quand bien même cela ne saurait aucunement être interprété comme un signe de bonne santé du parti en question. Partant, il sera difficile de tirer beaucoup de conclusions vraiment concluantes des résultats du scrutin, alors même que les municipales auraient pu être un événement politique au vrai sens du terme, surtout après l'annulation, de facto, des résultats des législatives de 2009.


Une délégation FL en tournée à Hasbaya et Marjeyoun en soutien aux habitants du Sud