Reem est accro et ne s'en cache pas : « Ce que j'aime dans Farmville, c'est la communauté silencieuse et solidaire, les amitiés donnant-donnant sans aucune idée d'intérêt paradoxalement, le fait de n'être jamais seul sans être pour autant envahi, la liberté de s'y adonner autant qu'on le veut, quand on le veut, le fait que chaque action corresponde exactement aux attentes. L'esthétique du jeu est un atout très important. Farmville, c'est très beau, chacun se sent paysagiste doué, architecte en herbe, littéralement ! Surtout, Farmville, ça marche a tous les coups ! »
Martine trouve que « c'est une détente totale, un moyen léger et agréable de se "vider le crâne", un passe-temps hors du commun et pas du tout routinier... » Michel, en revanche, n'aime pas parler d'addiction : « Addict est un grand mot, mais j'aime me détendre et rêver d'une vie virtuelle que j'ai envie de vivre en dehors de la ville et ses inconvénients. Vivre en coopérative avec des amis, s'entraider sans esprit de compétition ou d'ego mal placé. Un monde virtuel ou chacun vit paisiblement. »
Akram, fermier chevronné, a poussé plus loin la réflexion : « Je me suis imaginé ce scénario : on me propose de quitter mon boulot pour gérer une ferme. Aurais-je accepté cette offre ? Non. Alors pour quelle raison je passe de longs moments à m'occuper d'une ferme virtuelle ? Je fais partie de ces 85 millions de personnes sur cette planète à semer des plantes virtuelles et à traire des vaches numériques. Combien de vrais fermiers subsiste-t-il sur notre planète ? On a beau s'autoconvaincre que Farmville est le rêve secret de chacun d'une vie " saine ", loin du
" système " et de l'engrenage de la vie et de la mondialisation dans laquelle nous vivons. Quelle contradiction ! Fuir la technologie et tombant en plein dedans ! L'exploité par la vie que je suis se transforme en exploitant. Je me suis aussi imaginé que si ces 85 millions de fermiers virtuels passaient 10 % de leur temps devant leurs écrans à planter des arbres, je suis sûr que nous aurions contribué à rendre notre planète meilleure... » Il faut préciser que Akram a gravi les échelons en un temps/score record. Il aurait pu reboiser le Liban tout entier !
Hoda, elle, est entrée en amour pour la ferme à la suite d'un deuil : « J'ai commencé à jouer à Farmville en septembre dernier. Ma tante venait de décéder. Ça a été pour moi une évasion qui tombait à point : je devais me soucier de fraises ou d'aubergines et cela a occupé mon esprit. Je me suis très vite fait des amis fermiers dans le monde entier. Visiter les fermes des autres est très révélateur de leur caractère. Mais le plus savoureux dans ce jeu, c'est que lorsqu'un voisin vous emmerde, vous n'avez qu'à presser sur « delete » et l'affaire est close! Mon addiction provient de voisinages très agréables et de certaines rencontres virtuelles qui se sont matérialisées et se sont transformées en nouvelles amitiés ! »
Quant à Shirine, son témoignage à lui seul vaut toutes les tentatives d'explications : « Farmville ! Qui est le génie qui a inventé ce jeu ? C'est d'abord une leçon de gestion - planification, discipline, persévérance, voire marketing - de géographie, de sciences naturelles, de décoration, de paysagisme... J'irais même jusqu'à dire de poésie ! Sans oublier les liens amicaux qu'on finit par tisser grâce à l'interactivité et l'esprit d'équipe qu'on y apprend et applique. Dans notre monde d'aujourd'hui, avec ses catastrophes naturelles, ses guerres, ses problèmes financiers et ses bouleversements politiques, Farmville est mon havre de paix, en un mot : mon Prozac. »
Si l'on veut conclure cette « thèse » sur Farmville en une seule phrase, ce serait celle-ci : c'est le temps que tu as perdu pour ta ferme qui fait ta ferme si importante. Pardon,
St-Exupéry !


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