La première option, la plus facile, probablement la plus réaliste, est de relativiser.
En relativisant donc, l'approbation par le Conseil des ministres mardi dernier d'un projet de loi visant à protéger les femmes contre la violence familiale, conjugale et domestique est une bénédiction. Cet infime, ce microscopique petit pas à l'échelle planétaire représente en réalité quelque chose d'immense pour les Libanaises et même les Libanais, toutes classes sociales et appartenances communautaires confondues. En relativisant certes beaucoup, le gouvernement libanais vient d'entrer dans l'histoire, et par la grande porte : la sociétale. Parce que, aussi importantes, fondamentales et même cruciales que peuvent être et que sont des questions telles que la stratégie de défense, la réforme de la loi électorale, la lutte contre la corruption, la bonification du code de la route ou l'établissement d'un plan contre toutes sortes de paupérisation possible ou imaginable, la concrétisation par les textes et la garantie des principes ultrabasiques des droits de l'homme et de la femme restent, sur cette échelle des priorités que doit s'imposer tout Exécutif digne de ce nom, au-dessus de tout. En relativisant jusqu'au bout, il y a effectivement de quoi se réjouir, de quoi se féliciter, de quoi se rassurer : aussi importante sinon plus que la liberté, les libertés, la démocratie, la souveraineté et l'assurance de pouvoir manger, il y a le respect de la personne humaine et la primauté de sa dignité - il y a l'égalité.
L'autre option, plus exigeante et plus ambitieuse, est de considérer les choses dans l'absolu.
En approuvant ce projet de loi en avril 2010, le gouvernement libanais aura traîné avant d'accorder à ce dossier toute l'importance qu'il mérite compte tenu de sa gravité. Il s'agit d'un retard inouï, même à l'aune de la guerre civile qui a duré jusqu'en 1990 (on prétextera que les gouvernements successifs avaient d'autres chats à fouetter) et de l'occupation syrienne que les Libanais ont dynamitée en 2005 (il était évident que la détermination de Damas à cloner chez son voisin l'ensemble de son système était particulièrement incompatible avec pareille évolution). Certes, mieux vaut toujours tard que jamais, mais il est juste insensé d'avoir attendu le démarrage de la deuxième décennie du troisième millénaire pour gravir l'un des tout premiers échelons de l'humanisme et du civisme, pour commencer à punir, avec la sévérité requise, une barbarie banalisée au quotidien. En réalité, se féliciter de la décision prise en Conseil des ministres cette semaine a quelque chose de furieusement troublant, aussi indispensable et urgent que soit ce projet de loi, son approbation aussi tardive ressemble à un immense rictus, la preuve tangible que ce pays est infiniment au cœur du quart-monde.
Pire encore : il a été flanqué d'une clause imposée, au nom du Hezbollah, par Mohammad Fneich, le ministre d'État chargé de... la Réforme administrative, qui a imposé qu'en cas de violence faite à la femme, celle-ci soit obligée de demander l'autorisation au tribunal religieux pour porter son calvaire auprès des instances juridiques civiles. Un pas en avant, dix en arrière - et ce n'est même pas le Moyen Âge, c'est en pleine préhistoire que ce projet a été ramené. Une gifle aux femmes, doublée d'un pied-de-nez magistral à l'adresse de ces centaines de jeunes Libanais, chrétiens et musulmans, qui marcheront main dans la main dimanche 25 avril, entre Aïn el-Mreissé et place de l'Étoile, pour réclamer le minimum, c'est-à-dire l'application intégrale de l'article c du préambule de la Constitution, et pour scander leur soif inconditionnelle d'une société civile laïque, préambule incontournable pourtant à cette abolition du confessionnalisme politique réclamée à cor et à cri tout récemment par Nabih Berry, avec le silence approbateur et complice du Hezb.
Ici comme ailleurs, il est très facile de critiquer un responsable politique ; bien plus compliquée, parce que tellement plus rare, surtout ici, devient l'opération inverse : l'applaudir. En l'espace de six mois, le ministre de la Justice, Ibrahim Najjar, aura été, en relativisant, à l'origine de deux gigantesques évolutions : il a été le premier ministre à avoir fait le ménage au sein de son département en renvoyant devant les instances concernées un juge ripou jusqu'à la moelle, le seul donc à avoir concrètement lutté contre la corruption (on espère que ses collègues aounistes finiront par en parler un peu moins et agir beaucoup plus), le voilà aujourd'hui à l'origine de ce projet charnière, et ses compatriotes attendent de lui qu'il le défende bec et ongles à la Chambre pour convaincre les députés de le débarrasser du monstrueux appendice imposé par le Hezbollah, voire de le bonifier et d'assurer ainsi à la femme les exacts mêmes droits, à tous les niveaux, dont bénéficient les hommes, leurs hommes, dès la naissance.
Il ne reste plus à Ibrahim Najjar que de proposer, lors d'un prochain Conseil des ministres, le projet de loi portant sur l'abolition de la peine de mort, avec toutes les répercussions, aussi retentissantes soient-elles, qu'aura une pareille démarche, pratiquement vouée à l'échec. Il n'y a pas de hasard : c'est à l'un des doyens du gouvernement Hariri que les Libanais doivent la modernité et la jeunesse politique la plus flamboyante et la plus audacieuse des trente dernières années.
P.-S. : toutes les informations sur la Laïque Pride sont disponibles aux adresses suivantes : http://lebanese-laique-pride.over-blog.com


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