Un hasard, une coïncidence ? De la pugnacité - quelque chose de très nerd dans cette rageuse volonté d'apprendre, de mériter les gènes ? Un peu de tout cela ? Peu importe : dans sa shakespearienne (con)quête du père, Saad Hariri avance à grands pas. L'espace-temps entre la première visite en solitaire à Damas et la seconde prévue mi-avril, le jeune héritier l'a rempli à trois cents à l'heure. Il l'a rempli dans les capitales européennes et arabes où, naturellement, il en revenait auréolé d'une reconnaissance accrue, mais il l'a rempli aussi ici, là où il sait qu'il est davantage vulnérable, davantage faillible. Plus encore : ses allers-retours entre le rôle/le personnage (Premier ministre du Liban) et le comédien/l'acteur dans toute sa nudité et sa véracité (fils du martyr-immense statue du commandeur Rafic Hariri) sont de mieux en mieux dosés et maîtrisés. Ce délicat numéro d'équilibriste, Hariri Jr l'a magistralement exécuté ces derniers jours entre Sofia et Beyrouth, navigant entre les appels infatigables et non négociables du fils en faveur de la primauté de la vérité et de la justice sur toute(s) autre(s) considération(s), c'est-à-dire en faveur de l'avancée jusqu'au bout d'un Tribunal spécial pour le Liban cible des mille et une critiques des pôles-lige de la Syrie, et entre la directive d'une douce mais catégorique fermeté donnée par le Premier ministre à ses lieutenants, celle de ne pas critiquer le président de la Syrie après sa fumeuse interview à la chaîne de télévision hezbollahie, celle de ne retenir de l'étalage musculaire offert par Bachar el-Assad que les côtés positifs, pourtant aussi évidents à trouver qu'une aiguille dans une botte de foin ou qu'un indice dans le périmètre Saint-Georges-HSBC, quelques heures à peine après l'explosion du 14 février 2005. Entre cette rigidité un peu force tranquille à refuser toute compromission au détriment de la mémoire du père et cet art d'avaler, quelques minutes plus tard et comme le père avant lui, des couleuvres de toutes tailles, l'éventail est large. Visiblement, Saad Hariri y trouve pour l'instant son compte.
Ce qui n'est plus vraiment le cas de Hassan Nasrallah, infiniment moins à l'aise que d'habitude au cours de sa dernière apparition télévisée largement consacrée, il n'y a là plus trace du moindre hasard, à ce même tribunal. C'est que le patron du Hezbollah est pris entre plusieurs marteaux et plusieurs enclumes. Il y a d'abord cette position hyperembarrassante pour le Hezbollah : allié numéro un du suspect numéro un, la Syrie, et dont les services de sécurité/renseignements sont un immense et omniscient œil de lynx auquel rien n'est censé échapper, fût-ce à l'extérieur du mini-État hezbollahi, et surtout pas un plan tel que l'assassinat de Rafic Hariri. Il y a ensuite le bon sens pur : pourquoi, sur les centaines de personnes entendues par les enquêteurs onusiens, seuls les membres du parti chiite en seraient exemptés ? Il y a aussi, naturellement, tout un flou autour de la crédibilité, de la moralité du Hezb, durement arrachée après les années 80, et cela aux yeux des Libanais certes, mais surtout de la masse populaire arabo-musulmane, à majorité sunnite. Il y a enfin le fantôme grimaçant, et encore assez charnu et osseux de ce 7 mai 2008, qui a traumatisé au moment même tous les Libanais à l'exception des partisans du Hezb et qui, aujourd'hui, par un ironique retour de boomerang, pend au-dessus de la tête du parti de Dieu comme une très malvenue épée de Damoclès - éminemment politique bien sûr. Mais Hassan Nasrallah est un brillant animal politique et, par quelque sortilège dont lui seul a le secret, il s'est débrouillé, mercredi soir sur al-Manar, pour multiplier par mille son côté petit père du peuple, de tous les peuples, assénant une véritable feuille de route et un retentissant zéro de conduite au passage au tribunal et à son procureur, et rassurant par la même occasion, on n'est jamais trop coquet, tous ses partisans. En réalité, le discours furieusement maoïen du patron du Hezb n'avait rien de soulageant, et les correspondances entre ce qu'il laisse deviner et le comportement du régime syrien lors de la saison automne 2004-hiver 2005 sont prégnantes.
Petit père du peuple, certes, mais surtout, copeaux de pistache sur le maamoul pascal, d'un paternalisme insensé avec... Walid Joumblatt, tout fraîchement revenu de sa folle fluviothérapie des rives du Barada. Un Walid Joumblatt persuadé, à tort ou à raison, d'être obligé, pour devenir le superpère (de son fils Taymour et de tous ses coreligionnaires du Liban, de Syrie et même d'Israël), d'oublier le père. Ce n'est plus Shakespeare. C'est Sénèque, c'est Euripide. Ou Œdipe. Personne ne l'a vu le 16 mars dernier rendre hommage, à l'occasion de l'anniversaire de son assassinat (par Israël ? par el-Qaëda ? Comme pour tout, Hassan Nasrallah a certainement la réponse), à la mémoire de Kamal Joumblatt - et pour cause, il n'y était pas, sans doute lui a-t-on fait comprendre qu'il valait mieux ne pas l'y voir. Alors, à tort ou à raison, il a serré les poings à s'en blanchir les phalanges, a cassé le rituel et, quinze jours plus tard, hop, s'en est allé à Damas. Le maître de Moukhtara a toujours tout fait et fera toujours tout pour que, tour à tour et ad lib, l'immense majorité de ses compatriotes l'ovationne émue et admirative puis le voue à toutes les gémonies possibles et imaginables ; il n'empêche, en prestidigitateur politique rompu depuis son glissement progressif vers les plaisirs du centre à beaucoup de grands écarts, il a l'audace ou le culot, à tort ou à raison, de vouloir faire cohabiter vérité et sécurité, accord de Taëf et pérennité des privilèges d'un groupe de Libanais sur l'ensemble des autres.
La région d'Armagnac en France est nécessaire au bien-être de l'humanité, pas seulement en raison, entre autres, de cette boisson éponyme sublime, mais aussi pour ses proverbes qu'un certain Jean-François Bladé a réunis en un drôle de recueil, au cœur duquel l'un d'eux résonnerait parfois bruyamment aux quatre coins du Liban : Quand le père donne au fils, rit le père, rit le fils ; quand le fils donne au père, pleure le père, pleure le fils.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef