De ce long discours ressortait le parallèle fascinant entre cette université et le Liban. René Chamussy décrivait la genèse d'une université parvenue aujourd'hui à l'âge de raison, après avoir été un conglomérat de facultés et d'instituts surgis indépendamment les uns des autres, au fil des années, des besoins et des possibilités.
C'est un peu le parcours du Liban qu'on retrouve là ; un Liban qui, face à l'histoire de chacune de ses communautés, de leurs tentations d'indépendance, d'autonomie, ou encore de leurs tropismes culturels et religieux, se constitue en nation et auquel se posent des problèmes de « gouvernance ».
L'expérience universitaire jette un éclairage utile sur l'un ou l'autre de nos blocages sociaux ou institutionnels. Sauf que, pour faire accéder le Liban à l'âge de raison, ce n'est pas seulement une question de management qui se pose, mais aussi une question d'histoire. La gestion peut fournir des réponses, des clés de sortie pour certains dysfonctionnements, mais ne saurait tout résoudre. Le corps social a ses temps, qui demandent patience. Il croît comme une personne plutôt que comme un organisme biologique. Ses « saisons » prennent du temps, sa raison se forme lentement et passe, ou peut passer, par des égarements et des infantilismes.
Dans quelques jours, Lech Walesa, le syndicaliste polonais devenu président de la République, sera parmi nous et nous parlera d'un thème qui nous est cher : « Tenir à son pays, envers et contre tout. » Ce dont il nous parlera, c'est du rôle de la ténacité dans la formation des nations. Il pourrait aussi bien parler du rôle de la volonté de vivre en commun. Nous choisissons notre avenir tous les jours, aussi bien à partir des lourdeurs du passé que des promesses à venir.
Certaines de ces promesses sont là à qui sait voir. L'une des ces promesses s'appelle proportionnelle. En introduisant la proportionnelle dans les mœurs électorales, par le biais des municipales, nos responsables préparent le Liban à une révolution tranquille qui lui fera bien plus que n'ont fait d'absurdes guerres de libération.
Sortir le Liban du vote majoritaire aidera certainement, par exemple, à la réapparition des bourgeons de la différence dans les communautés, en particulier dans la communauté chiite, aujourd'hui écrasée par le monolithisme du « parti unique » qui prétend tout régenter, jusqu'aux loisirs et à la vie privée, en passant par les programmes scolaires.
Car c'est une grave erreur que de confondre pays légal et pays réel. Un jour, pas si lointain on l'espère, on se rendra compte combien le vote majoritaire était préhistorique et combien la proportionnelle est mieux adaptée à refléter les nuances d'une société comme la nôtre. Combien elle est plus à même d'aider à prendre conscience de l'existence de « l'autre », l'une des leçons les plus capitales et les plus salutaires de nos années de guerre.
Dans le même temps, l'expérience constitutionnelle en cours doit nous permettre de tirer une autre leçon : la proportionnelle est plus fonctionnelle sur le plan de la représentation que sur celui de l'exécution. Il ne peut y avoir deux Exécutifs, au risque de se retrouver avec deux pays. Le débat doit avoir lieu en amont grâce en partie au scrutin proportionnel. Le consensualisme, avec ses risques d'enlisement, ne doit pas éliminer l'alternance.
Au nombre des promesses, ne sous-estimons pas l'attachement à la terre qui, subtilement, sous le couvert du discours guerrier, est en train de se développer au Liban-Sud. Même si, en apparence, c'est le discours militariste qui domine, il faut tendre l'oreille pour entendre, sous le tintamarre du discours officiel, ce qui pourrait être le véritable discours dans le discours. L'attachement à la terre que suivrait l'attachement à la paix.
Il faudra bien l'écouter, ce pays profond, à l'heure où l'on voit, au contraire, les différences s'accentuer et les Libanais croître, étrangers les uns aux autres. Il faudra aussi - sans la moindre hésitation - dénoncer à cet égard le rôle désintégrateur des médias et l'absence d'un vecteur de culture nationale. Que ce soit au niveau des programmes scolaires ou, au-delà, à celui de la culture, c'est le grand vide, la grande catastrophe. Nous vivons dans une société du discours et du spectacle qui consomme de la culture au lieu d'en produire.
Les tensions qui traversent notre société sont politiques et religieuses, deux niveaux à ne pas confondre. Alors que les tensions politiques sont facilement identifiables, les tensions religieuses sont plus problématiques. Elles sont souvent de nature éthique, comme ce souci de la justice qui nous fixe à la Palestine. Elles touchent aussi à l'identité, à la manière que chacun a de se voir. Elles apportent toutes, d'une manière ou d'une autre, une réponse à la « modernité », à cet immense métissage que nous appelons mondialisation et aux valeurs que nous souhaitons ou ne souhaitons pas y retrouver ; enfin, aux débats de civilisations qui, quoique obscurément, se laissent pressentir dans les questions en apparence les plus superficielles : qu'est-ce que le Liban ? Qui sommes-nous ?


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