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Y a-t-il une place dans nos écoles pour l’élève en difficulté ? - Éducation

Y a-t-il une place dans nos écoles pour l’élève en difficulté ?

Le Liban affiche fièrement un taux de scolarisation de 90 % voire de 94 %. Mais ce taux se réduit dramatiquement au fil des années, car le système ne fait pas grand-chose pour les nombreux élèves qui présentent des difficultés d'apprentissage. À part des promesses dont la réalisation se fait toujours attendre.

Les enseignants doivent impérativement avoir une formation didactique et pédagogique pour assurer les conditions d’apprentissage. Photo Michel Sayegh

Qu'ils soient scolarisés dans le secteur privé ou dans le secteur public, les élèves en difficulté souffrent au Liban. Ils souffrent d'être marginalisés par un système qui les ignore et les culpabilise à la fois, sans leur proposer la moindre assistance. Ils souffrent d'être l'objet d'une impitoyable sélection qui favorise les meilleurs, mais pousse plus de 22 % d'entre eux au décrochage scolaire, selon les estimations de l'Unicef.
Encore plus impitoyable à l'école privée, cette sélection se traduit par le renvoi (baptisé réorientation comme pour en atténuer l'impact) des élèves en difficulté qui n'ont plus l'âge de redoubler leur classe et qui n'ont d'autre choix que de se diriger vers des établissements de second, voire de troisième ordre. Car pour nombre d'établissements, aussi bien privés que publics, le taux de réussite au bac est bien plus important que l'accompagnement des élèves en difficulté. Fort heureusement, certaines initiatives émergent, ici ou là, de la part des établissements eux-mêmes, essentiellement sous forme de cours collectifs de soutien ou d'heures d'encadrement. Mais ces initiatives restent encore trop limitées en l'absence d'une politique nationale d'accompagnement de l'enfant en difficulté scolaire.

L'éducation n'est pas prioritaire
« La direction de mon école m'a carrément fait comprendre que je mets en péril sa réputation et qu'elle ne me garderait pas si je ne réussis pas en fin d'année. Cela m'embêterait beaucoup. » Telle est la triste constatation de Karim, adolescent de 15 ans, scolarisé dans un des grands établissements privés du pays et présentant des difficultés d'apprentissage. Rongé par la culpabilité car il déclare « manquer de volonté » et « n'avoir pas profité de l'aide proposée jusque-là », s'estimant « inférieur » à ses camarades, mais incapable de réagir, l'adolescent ne se voit proposer aucune structure d'assistance de la part de son établissement qui semble avoir baissé les bras au fil des années. C'est à coups de cours particuliers, très coûteux pour ses parents, qu'il espère sauver son année scolaire.
Les enfants comme Karim ont-ils leur place dans nos écoles ?
Le directeur académique du Collège Melkart, Fawzi Makhoul, constate que le système éducatif libanais ne s'occupe ni des élèves en difficulté ni des élèves difficiles, mais les marginalise. « Le Liban est sous-développé en matière d'éducation, car celle-ci n'est pas une priorité pour les autorités », déplore-t-il. Il observe que l'accompagnement par l'établissement scolaire de l'élève en difficulté, sous forme de tutorat et selon ses besoins, est pourtant « indispensable » et représente une « alternative au redoublement », lui-même inutile dans la majorité des cas. « Mais cette alternative est inexistante dans nos écoles où l'enseignant se contente de dispenser son cours, sans plus », regrette-t-il.
De son côté,  Nada Moghaïzel-Nasr, doyenne de la faculté des sciences de l'éducation de l'Université Saint-Joseph, estime que certaines difficultés scolaires sont liées aux établissements eux-mêmes qui n'assurent pas les meilleures conditions d'apprentissage, aussi bien cognitives, au niveau des approches et méthodes pédagogiques, qu'affectives, au niveau de la motivation de l'élève et de l'image qu'il a de lui-même. Mme Moghaïzel-Nasr précise que les enseignants devraient avoir une formation pédagogique qui leur permette de « s'adresser à des élèves présentant différents rythmes d'apprentissage », car « la classe homogène n'existe pas ». « L'enseignant doit faire arriver toute la classe à bon port et apprendre à varier rythmes et méthodes », insiste-t-elle. Elle affirme que « tous les élèves sont capables d'apprendre, mais n'ont pas tous la même façon d'apprendre ».

Les difficultés, expression d'un malaise
C'est dans ce sens que le secrétariat général des écoles catholiques donne aujourd'hui des directives claires aux établissements catholiques, insistant sur leur mission « de donner l'égalité des chances aux enfants et de favoriser la réussite de tous les élèves », affirme Linda Aoun, directrice du Centre de formation et de coordination pédagogique au sein de cet organisme. Mais en réalité, les choses sont différentes et l'enseignant est souvent perdu face aux difficultés de l'élève. « Un enfant en difficulté met l'enseignant en difficulté », observe-t-elle. « Ces difficultés ne sont souvent pas définies car le diagnostic est généralement établi de manière hâtive », déplore aussi Mme Aoun. Elle précise à ce propos que le système d'évaluation en vigueur au Liban est encore traditionnel. Basé sur le classement, sur la sélection et l'orientation, il ne permet pas d'identifier les difficultés de l'enfant et d'y remédier. Elle ajoute que « les programmes d'études sont trop fournis » et que « le rythme effréné d'apprentissage ne permet pas à l'élève d'automatiser les connaissances qu'on lui donne ». « Les difficultés d'apprentissage sont l'expression de son malaise », dit-elle.
Mais que faire face à un enfant en difficulté d'apprentissage ? « Je ne sais pas où est le problème. Il n'existe aucune structure à l'école qui puisse expliquer les difficultés scolaires de ma fille et décider d'une démarche à suivre », déplore Leila, une mère de famille, persuadée que sa fille a surtout besoin d'être motivée.   
Fawzi Makhoul insiste sur le rôle de l'établissement scolaire et des enseignants qui doivent être en mesure d'identifier les difficultés de l'élève, afin d'y remédier. « Car les enfants en difficulté sont récupérables », observe-t-il, alors que les élèves en situation d'échec, restent indifférents aux apprentissages et refusent systématiquement leur scolarisation. « La qualité de l'enseignement est essentielle », estime le directeur. Hormis les compétences disciplinaires, « l'enseignant doit présenter des qualités lui permettant de s'occuper aussi bien du savoir, que du savoir-faire et du savoir-être des jeunes », dit-il.

L'éducation à l'autonomie
De son côté, Nada Moghaïzel-Nasr préconise la formation adéquate des responsables scolaires et des enseignants. « Il ne suffit pas de connaître une discipline pour pouvoir l'enseigner. Il est impératif que les enseignants aient, en plus de leur formation académique, une formation didactique et pédagogique pour assurer les conditions d'apprentissage », dit-elle. Quant à l'alternative du redoublement, Mme Moghaïzel-Nasr estime qu'elle a souvent des effets négatifs sur l'élève, surtout au niveau primaire. « Il ne s'agit pas de faire passer de classe les élèves qui ont des lacunes importantes, dit-elle, mais d'assurer impérativement au sein de la classe les meilleures conditions d'apprentissage. »
Diagnostiquer les difficultés de l'enfant, ce terme fait l'unanimité des professionnels de l'éducation. « Il faut aussi en déceler les origines », conseille à son tour Linda Aoun, notant que les petites difficultés, qui découlent souvent d'une mauvaise compréhension, sont aisément surmontables. Parmi les interventions possibles, Mme Aoun préconise le dialogue entre l'enseignant et l'élève pour détecter le blocage, avec la participation des parents. « Aider l'élève à mettre des mots sur ses difficultés peut faciliter le déblocage », affirme-t-elle. Les structures d'aide peuvent alors être légères, au sein même de la classe, sous forme de projets, mais des interventions extérieures sont parfois nécessaires, sous forme d'aide individualisée. Elle se prononce, de plus, en faveur de l'apprentissage personnalisé, ou approche pédagogique par compétence. « Les enseignants doivent accepter le fait qu'il n'existe pas de classe homogène », dit-elle. Ils doivent encourager l'utilisation des techniques de l'information et de la communication (TICE), qui permettent de surmonter certaines difficultés, et développer l'apprentissage par les pairs, par le biais de travaux en équipe. « L'éducation de l'enfant à l'autonomie est également importante, car l'enseignant va apprendre à l'enfant à apprendre », observe Linda Aoun, tout en indiquant que ces initiatives nécessitent la formation préalable d'enseignants capables de prendre en compte les difficultés des élèves. Elle estime enfin que le redoublement, sans être la solution systématique à toutes les difficultés, « peut s'avérer utile, selon la nature de la difficulté ».
Encore faudrait-il que les acteurs de l'enseignement prennent enfin conscience de la nécessité de s'occuper sérieusement des élèves en difficulté.
Qu'ils soient scolarisés dans le secteur privé ou dans le secteur public, les élèves en difficulté souffrent au Liban. Ils souffrent d'être marginalisés par un système qui les ignore et les culpabilise à la fois, sans leur proposer la moindre assistance. Ils souffrent d'être l'objet d'une impitoyable sélection qui favorise les meilleurs, mais pousse plus de 22 % d'entre eux au décrochage scolaire, selon les estimations de l'Unicef. Encore plus impitoyable à l'école privée, cette sélection se traduit par le renvoi (baptisé réorientation comme pour en atténuer l'impact) des élèves en difficulté qui n'ont plus l'âge de redoubler leur classe et qui n'ont d'autre choix que de se diriger...