Il a à la fois cet air retors, chafouin et roublard et quelque chose de rassurant, comme s'il était porteur, encore, de quelque miraculeux espoir ; une dualité presque schizophrène, comme s'il se sentait constamment obligé de faire le grand écart entre Mahmoud Abbas et Abou Mazen, entre le président peu envié d'une Autorité palestinienne en constante dégénérescence, reçu dans tous les palais comme un véritable chef d'État, et ce résistant qui n'a qu'une envie : jeter ses lunettes d'intello réfléchi, pragmatique, raisonnable et pro-occidental, et s'en aller asséner une retentissante paire de gifles à Benjamin Netanyahu et Avigdor Lieberman - et tant pis si Barack Obama et Hillary Clinton subissent au passage quelques dommages collatéraux.
On se console souvent, dans ces cas-là, comme on peut. Pas comme on veut. En attendant de meilleurs lendemains, le placide président palestinien vient de littéralement laminer le tandem Assad-Ahmadinejad et avec eux leurs alliés libanais, se payant même le luxe de donner à l'histoire deux ou trois prises de position rien moins qu'historiques, même s'il est vrai qu'il ne représente pas, loin s'en faut, la majorité des Palestiniens. Sauf que lui dénier le poids et la légitimité qui sont les siens reviendrait à dire qu'au Liban, par exemple, le Hezbollah ou le CPL n'ont aucune influence.
De Ramallah cette semaine, Mahmoud Abbas a donné une étourdissante leçon de politique, de bon sens et de patriotisme à tous ceux, quels qu'ils soient, qui ont de furieuses tendances à s'essuyer les pieds sur les concepts de souveraineté, d'indépendance et surtout d'État libanais fort.
Mahmoud Abbas ne voit ainsi plus aucune utilité aux armes palestiniennes sur l'ensemble du territoire libanais, c'est-à-dire hors et dans les camps - un et à cause duquel ont dû s'étrangler de concert Sultan Aboul Aynaïn et Mounir Maqdah, d'ailleurs vite remplacés hier sur décision présidentielle palestinienne non sans créer quelques remous au sein du Fateh même. Aucune utilité donc, a décrété Abou Mazen, surtout que cela est une entorse flagrante, a-t-il relevé, à la souveraineté du Liban. Même les faucons du 14 Mars n'avaient pas osé aller aussi loin ; ils en rêvaient, le successeur de Yasser Arafat l'a fait. Ou du moins, l'a-t-il dit. Cela n'est rien, certes, mais cela est déjà gigantesque - sans oublier, mine de rien, ce sacré coup de pouce à l'autorité de l'État et du gouvernement du Liban, sommés ou exhortés, c'est selon, d'assumer le monopole de la responsabilité de la sécurité sur le territoire national.
Il est temps d'en finir avec les îlots (de sécurité). À eux seuls, ces quelques mots ont sans aucun doute fait l'effet d'une bombe puante dans les couloirs dorés des palais baassistes. Mahmoud Abbas a carrément tiré à boulets rouges sur les groupuscules dits palestiniens et qui font la loi hors des camps au Liban, insistant non seulement sur le fait qu'ils n'ont strictement rien à voir avec l'Autorité, mais qu'aussi, ils se détestent cordialement entre eux. Ce que le président Abbas a oublié de dire, c'est que ces espèces de gangs miliciens et mercenaires sont directement télécommandés à partir de Damas et sciemment utilisés pour déstabiliser de mille et une façons le Liban - les milices libanaises, cet euphémisme galant qui désigne le Hezbollah et ses sbires, étant priées à ces moments-là de faire silence et, le cas échéant, d'aider. Ces gangs, à la tête desquels trône le FPLP-CG d'Ahmad Jibril, ont d'ailleurs réagi au quart de tour, accusant Mahmoud Abbas d'accroître la tension, l'instabilité et l'insécurité à l'intérieur des camps et de paver la voie à rien moins qu'un nouveau Nahr el-Bared.
Et puis le pompon : Nous refusons catégoriquement une troisième résistance/intifada armée. Les ayatollahs à Téhéran et les dirigeants du Hezbollah à Beyrouth ont cru à quelque hallucination auditive, surtout que le silence du Hamas après les propos d'Abou Mazen, aussi étrange soit-il, reste encore assourdissant. En quelques mots à peine, Mahmoud Abbas, qui reste tout de même le président de l'Autorité palestinienne, a totalement délégitimé les ambitions régionales de l'Iran via le Hezb, demandant gentiment à tous ceux qui ont fait une bonne partie de leur beurre sur le dos de la cause de cesser d'être plus royalistes que le roi, aussi fragile, voire déshabillé soit-il, de se mêler de leurs affaires et, surtout, de laisser les Palestiniens gérer les leurs.
En rejetant à la fois l'idée de toute opération armée contre Israël aussi bien à partir du Liban que de l'intérieur des Territoires, en n'appelant de ses vœux qu'une résistance populaire, pacifique et garantie par la légalité internationale, Mahmoud Abbas fait d'une pierre deux coups, aussi bien avec l'axe syro-iranien qu'avec le gouvernement israélien, qui se retrouve ainsi, aux yeux de l'opinion publique internationale et à l'heure d'une nouvelle et haïssable surcolonisation, acculé au mur. Une seule explication à ce timing : la présence en Godfather tutélaire du vice-président américain, le très doué Joe Biden, en tournée cette semaine aussi bien à Jérusalem qu'à Ramallah.
En réalité, c'est d'une pierre trois coups qu'a fait, sans le savoir, le président palestinien, qui a superbement redynamisé un dialogue national libanais quasiment mort-né en ce 9 mars. Le 15 avril prochain, au lieu de continuer à se foutre impérialement de la gueule de leurs compatriotes, au lieu de continuer à croire que c'est un débat national qui pousserait le Hezbollah à donner ses armes à la troupe et à se Sin Féiniser, les leaders libanais, Michel Sleiman en tête, seraient fort inspirés de convoquer à leur table pour entrer dans le vif du sujet : le désarmement palestinien total sur le territoire national, Fathi Aboul Ardate et Ahmad Saleh, fraîchement nommés au Liban par Mahmoud Abbas.
Ce sacré Mahmoud Abbas.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef