Le Hezbollah a évidemment compris que l'importation au Liban de la wilayet el-faqih dans sa version Persepolis est impossible, ne serait-ce que pour des raisons logistiques. Mais les cerveaux du parti de Dieu n'aiment rien autant que les chemins détournés, les contre-allées, les déviations - la stratégie retorse et toute en patience de l'araignée. Leur objectif, d'une simplicité finalement déconcertante, reste le même : transformer le pays idéologiquement, politiquement et psychologiquement, le plus concrètement possible donc, en une dictature autarcique et xénophobe, au mieux en un gigantesque Haret Hreik, au pire en un éternel Maroun el-Ras.
Cet objectif tient donc en un mot : Anschluss.
Le Hezbollah a évidemment compris qu'il lui faut juste changer de façon de faire, de méthodologie - et les cerveaux en question ont commencé à carburer dès le 7 juin 2009 au soir. Réellement abasourdis par la retentissante victoire du 14 Mars de l'époque, une victoire sur laquelle (si) peu de gens pariaient, les caciques du Hezb se sont très vite rendu compte qu'un seul plan B restait à leur disposition : faire illusion. Littéralement. Le Hezbollah se comporte ainsi chaque jour un peu plus non seulement comme s'il disposait d'une indiscutable majorité, mais en unique récipiendaire d'un pouvoir absolu et divin qu'il s'est lui-même arrogé, fort, bien sûr, d'un arsenal qui n'en finit plus de grossir ; un pouvoir qu'il s'est lui-même chargé d'exercer d'une manière globale et discrétionnaire.
Le Hezbollah s'autoproclame chaque jour un peu plus fort seul propriétaire et unique actionnaire d'un Liban qu'il entend, comble de l'ironie, non pas immuniser, blinder, réformer, améliorer, booster économiquement, socialement, culturellement et touristiquement, mais mener à la guerre, au jihad pérenne contre Israël, à la ruine.
Le Hezbollah dispose du Liban, de sa gestion quotidienne aussi bien que de son devenir, comme d'un mouchoir jetable. Au mieux, un wet wipe. Rien de plus.
Les oukases tout dernièrement promulgués par les chevaleresques Nawwaf Moussawi et Nabil Qaouq, aussi risibles soient-ils, n'en restent pas moins terrifiants.
Le premier exige simplement que tout Européen qui foule le sol libanais soit immédiatement traité comme un espion. Un reste brumeux de conscience ou de bon sens lui a permis d'éviter de réclamer que ces Européens qui viennent dans leur quasi-totalité dépenser euros et autres dollars au Liban, ces Européens en grande partie grâce auxquels ce pays a été classé l'an dernier comme première destination touristique, ces Européens grâce auxquels les Libanais qui n'ont pas la chance de voyager côtoient d'autres cultures, d'autres horizons comme autant de richesses supplémentaires, ces Européens en grande partie grâce auxquels se forge au quotidien, comme un muscle, l'acceptation de l'autre, que ces Européens donc soient flanqués dès leur arrivée à l'aéroport international Rafic Hariri d'une espèce d'étoile, probablement aussi jaune que le jaune de l'étendard hezbollahi. Le député Moussawi a certes beaucoup d'audace, mais aussi la mémoire très caoutchouc : l'immense majorité des espions arrêtés l'an dernier étaient, toutes communautés confondues, libanais.
Quant au responsable du Hezb pour le Liban-Sud, il a lui aussi exigé et avec la même simplicité que soit dynamitée la seule clause prévue à l'ordre du jour de la table de dialogue - et tant pis si la traduction la plus emblématique et la plus attendue des prérogatives de Michel Sleiman est totalement piétinée au passage. Pour Nabil Qaouq, ce qui sera discuté mardi ne touche pas aux armes du parti, mais aux modalités d'application et de consécration des fondements de la stratégie de défense. Voilà. Le diktat ne souffre aucune discussion, encore moins le moindre dialogue ; en réalité, personne n'est dupe : le Hezbollah ne veut rien d'autre que noyer ce dialogue-là et anéantir, a rappelé hier Nabil de Freige, ce qui reste des institutions, à commencer par la Chambre et le Conseil des ministres.
C'est bien là que le bât blesse ; que les choses se corsent pour le Hezbollah. Le Conseil des ministres : une véritable hérésie pour le parti de Dieu, un non-sens qu'il faudrait transformer, comme cet hémicycle avec lequel est obligé de s'amuser un Nabih Berry finalement pas très amusé et encore moins amusant, en un énième wet wipe. Pour cela, il faut, en attendant 2013 et d'autres fantasmes de divines victoires d'urnes, briser d'un coup sec les nouvelles résolutions de l'Exécutif libanais. Lequel, hasard ou coïncidence, cause ou effet, se porte en ce moment bien mieux qu'avant, tout en restant naturellement hyper en-deçà des attentes des Libanais.
Rien n'agace autant le Hezbollah qu'un tandem chef de l'État-Premier ministre qui se bétonne et qui affiche sa détermination à aller de l'avant, qu'un chef de l'État qui se souvient qu'il a le droit de taper du poing sur une table, de dialogue soit-elle ou autre, ou qu'un Premier ministre qui se rebelle et qui revêt, fût-ce le temps d'un Conseil, sa combinaison d'Iron Man. Rien, sauf une ébauche d'effritement d'un camp du 8 Mars pourtant friable à souhait, improbable rejeton de la consommation par un lapin et une carpe de leur mariage de pseudo-raison : la jurisprudence Dedeyan, ce ministre aouniste qui a voté contre son camp lors de l'avant-dernière réunion ministérielle, risque peut-être de ne plus se reproduire, mais elle a terrifié la minorité - le député Alain Aoun a mis en cause la décision surprise imposée par Saad Hariri de passer au vote, c'est-à-dire d'appliquer la Constitution, évoquant le manque de coordination et déplorant pratiquement que le ministre de l'Industrie ait voté en harmonie avec sa vision personnelle des choses.
Elle est pourtant là, la solution. L'antidote contre l'Anschluss. Dans la prise de conscience individuelle de chaque complice, de chaque personne, simple citoyenne soit-elle ou responsable politique, qui cautionne les théories et les pratiques miliciennes, viennent-elles de Koraytem, de Meerab, de Rabieh, de Moukhtara ou de Aïn el-Tiné, ou, comme depuis déjà trop longtemps, comme par hasard uniquement, de Haret Hreik.
La communauté chiite est la seule au Liban à ne pas avoir encore fait son intifada. Il est drôlement temps.

