Insensiblement, ce que cherche cette campagne, c'est à assimiler l'opposition à une trahison. Un glissement dangereux caractéristique de tous les totalitarismes. C'est en son nom, pour ne prendre que des exemples du passé, que la « révolution bolchevique » a éliminé des millions d'opposants et que les Khmers rouges ont dépeuplé le Cambodge.
D'une certaine façon, nous assistons à un renversement de la situation politique, avec une majorité qui perd du terrain et devient minorité, et une minorité de cette minorité qui joue un rôle d'opposition. Ce que Geagea s'évertue à proclamer, c'est qu'il existe une autre voie pour défendre le Liban que l'équilibre de la terreur que le Hezbollah cherche à instaurer avec Israël, un équilibre qui peut être rompu et conduire à la destruction de notre pays. Ce qu'il dit encore, et que nous disons avec lui, c'est qu'une résistance qui n'est pas sous commandement libanais peut être un facteur de déstabilisation et un « appât », plutôt qu'une « force de dissuasion », pour parler le langage des militaires.
Dans ce domaine, bien entendu, il faut nécessairement utiliser le conditionnel. Tout cela est du domaine des hypothèses et Samir Geagea peut se tromper. Mais ce qui est important, ce qui est fondamental, c'est que lui ou d'autres puissent continuer à le dire librement, sans être taxés de traîtres et d'agents.
C'est sans doute ce que le chef de l'État a compris mieux que quiconque, puisqu'il vient de former le « comité de dialogue national », qui doit réfléchir sur une stratégie de défense nationale. À la table de dialogue, Samir Geagea pourra au moins s'exprimer librement, en véritable Libanais, sans que ses déclarations l'exposent au « lynchage » par une opinion conditionnée, c'est-à-dire privée de sa liberté de jugement, par des médias obnubilés par le discours idéologique dominant.
Du reste, Samir Geagea et avec lui le 14 Mars font face à un véritable dilemme. Face aux aspirations dominatrices de la Syrie et de l'Iran, ils sont obligés de s'appuyer sur la seule puissance disponible, tout en sachant que les États-Unis, comme le rappelle à tout bout de champ le Hezbollah, sont « l'allié stratégique » d'Israël. Dans leur combat pour l'indépendance, il leur faut donc, à la fois, compter sur l'appui des États-Unis et se démarquer de la politique régionale de Washington et de son écho onusien. Inventer, entre servilité et hostilité, une voie médiane, un nouveau type de « non-alignement ».
Au demeurant, le président Michel Sleiman ne fait rien d'autre. Dans la déclaration conjointe qui a suivi la visite du chef de l'État à Moscou, le Liban et la Russie ont proclamé leur foi dans un « monde multipolaire ». Ce qu'en fait ils proclamaient, c'est leur refus d'un monde « unipolaire » dominé par les États-Unis qui dicteraient leurs conditions au reste du monde. La déclaration reflète le souci du Liban et de son président de se démarquer de la politique américaine, sans lui être hostile.
Voilà quelques jours se tenait à Qatar un forum sur les relations entre les pays islamiques et les États-Unis. Le Liban n'y était présent qu'à travers Michel Aoun, invité au forum par l'émir de Qatar. Pourtant c'est l'ensemble de nos leaders, chrétiens comme musulmans, qui auraient dû s'y rendre. Nous sommes collectivement concernés par cette cruciale affaire.
Dans son ouvrage, La refondation du monde, Jean-Claude Guillebaud développe l'idée de l'émergence d'un « monde nouveau » qui n'a plus, comme par le passé, un seul centre, la « société occidentale », mais plusieurs, qui souhaitent parler d'égal à égal avec l'ancien centre. C'est exactement de cela qu'il s'agissait à Doha : un monde islamique émergent, parvenu à l'âge adulte, qui veut comprendre et être compris, qui refuse que les États-Unis continuent à le traiter, sinon à le dominer, avec une mentalité néocoloniale.
Connaître l'autre, se connaître : toute société, y compris une société aussi petite que la nôtre, a besoin aujourd'hui de « décentrer » sa vision, de s'ouvrir aux autres « mondes » qui l'entourent, de comprendre et de se faire comprendre.
Et à cet égard, qui mieux que la composante chrétienne du 14 Mars peut expliquer aux États-Unis le monde arabe et islamique ? Aussi bien aux États-Unis qu'en Europe, les chrétiens du Liban sont « culturellement » chez eux. Quand nous désertons notre « berceau », c'est vers ces continents que nous nous rendons de préférence. Hors du monde arabe, le centre de gravité des chrétiens orientaux se trouve en Occident, et surtout aux États-Unis. Il faut y songer et en profiter.
Le 14 Mars devrait se considérer particulièrement concerné par cet appel. Il doit élargir l'éventail de son discours, décupler ses capacités médiatrices. Et puisqu'il se présente comme une alternative complète de pouvoir, il doit, avec encore plus d'énergie qu'il ne le fait, s'efforcer de déplacer son action vers le véritable centre de décision. Tous les pays islamiques, et le Liban l'est en partie, ne regardent pas Washington avec les yeux de Téhéran et de Damas, ou encore du Caire et de Riyad. Il y a, là aussi, une place pour l'exception libanaise.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef