Dans ce pays, il est vrai, la politique se laisse rarement encombrer de considérations philosophiques. Mais faut-il vraiment se faire mal aux méninges ou potasser tous les manuels de droit pour être en mesure de tirer la conclusion qui s'impose, à savoir qu'il est immoral et profondément injuste de priver de ses droits politiques toute une catégorie de Libanais alors même qu'on l'a soumise au régime de la responsabilité civile ?
Et si l'on considère que morale et justice sont des critères qui peuvent revêtir un caractère subjectif, ce n'est certainement pas le cas de l'argument constitutionnel, dans la mesure où le maintien de la majorité politique à 21 ans viole assez clairement l'un des principes les plus sacrés de la Loi fondamentale, l'égalité des droits entre individus ayant les mêmes devoirs.
Mais alors, la question qui se pose est de savoir pourquoi, malgré le constat qui précède, la démarche entreprise par les défenseurs de l'abaissement de l'âge du vote à 18 ans, c'est-à-dire essentiellement le tandem Amal-Hezbollah, ne suscite que très peu de sympathie chez un très grand nombre de Libanais ?
Est-ce uniquement parce que la manœuvre est manifestement politicienne ? Qu'elle est destinée, entre autres, à rappeler aux chrétiens l'existence de cette épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes qu'est la loi du nombre ?
La défiance n'est-elle pas due aussi, du moins chez certains, au fait qu'il leur paraît plus pressant, avant d'abaisser l'âge du vote, d'œuvrer d'abord pour la reconsidération du vote lui-même ?
Lorsque les résultats des élections législatives sont politiquement détournés comme ils le furent l'été dernier ; lorsque de nombreux Libanais ont le sentiment d'avoir été floués et qu'ils en accusent l'ensemble de la classe politique ou presque, à quoi peut-on s'attendre ?
Vue par des yeux peu familiers des réalités libanaises, la scène du débat autour du projet de loi sur l'abaissement de l'âge du vote fait apparaître le duo Berry-Nasrallah comme étant le dépositaire de la modernité, du progressisme et de l'esprit réformateur dans ce pays, affrontant les affreux réactionnaires que sont les autres groupes. Dire cela à des Libanais déclencherait l'hilarité générale.
Mais ce qui ferait rire encore davantage les Libanais, s'ils en avaient l'envie, c'est la posture prise par Walid Joumblatt, dont les contorsions devraient désormais figurer dans quelque registre international des records.
En réalité, le cas de M. Joumblatt nous offre l'illustration parfaite de ce qui ne va pas dans la politique de ce pays : que l'on puisse, précisément, se permettre autant de contorsions !
Et puis, pas un matin ne passe, depuis quelques mois, sans que toute la République ne se réveille aux bruits des rumeurs contradictoires circulant au sujet de l'emblématique visite du chef druze en Syrie. À entendre les commentateurs de tout poil et à voir leurs mines sérieuses et compassées dès qu'ils abordent ce sujet, on croirait que tout un peuple aurait décidé de stopper sa respiration et de cesser de manger et de boire en attendant de savoir si cette visite aura lieu ou pas.
Et les MiG russes, alors ? Voilà encore un thème servant à donner le change à l'opinion. À bon prix, il est vrai, puisque Moscou a décidé d'offrir gracieusement une dizaine de ces appareils au Liban.
Mais offerts ou pas, et en attendant que des experts objectifs nous démontrent le contraire, l'utilité de 10 MiG-29 frappés du cèdre ne saute pas aux yeux. C'est, en effet, trop ou trop peu : dans les confrontations du type Nahr el-Bared, qui exige surtout des talents dans les combats de rue, il s'agit d'une arme totalement inadaptée ; et pour contrer les violations aériennes israéliennes, il faudrait autre chose qu'une flottille anecdotique.
On pourrait s'étendre longtemps sur les faux-semblants, les parodies de débat et les réformes-mirages qui font le Liban de 2010. À défaut de se mouvoir vraiment, l'État libanais et sa classe politique se donnent l'illusion du mouvement. C'est déjà cela de pris.

