Ils savent comment ne pas dire ce qu'ils pensent, faire ce qu'ils veulent exécuter tout en ayant l'air d'y être étrangers. Si ça casse, ce n'est pas eux ; et si ça passe, ils en tireront mérite et gloire.
Je reste coi devant ces prouesses. Je ne m'en offusque pas outre mesure, c'est un métier que je jalouse mais dans lequel je ne fais qu'échouer lamentablement .
La nouvelle loi sur les municipales semble avoir pris son chemin et sera vraisemblablement promulguée ; elle comportera les ingrédients de la quintessence de la démocratie, la proportionnelle !
Depuis que ce terme circule dans le pays, chacun y va de ses explications. Même ceux qui ont des dons divinatoires se sont mis de la partie, sans grands résultats jusqu'à présent.
Personnellement, je donne ma langue au chat. Lire ce qui n'est pas écrit me fatigue. Bien que beyrouthin pure souche, comme ces gens du terroir j'aime tout ce qui est palpable et concret.
Pour moi, un plus un font deux, tandis qu'à la proportionnelle, je ne crois pas que le compte sera bon.
Au conseil municipal de Beyrouth, il y a 12 chrétiens et 12 musulmans, qu'un consensus entre Fouad Boutros et Rafic Hariri avait en 1998 et 2004 cimentés, avec la bénédiction des instances religieuses et politiques de la capitale.
Question représentativité, je ne crois pas qu'il revient aux nains de la politique de délivrer des certificats en la matière ; le résultat des législatives étant toujours vivace dans nos mémoires, mieux vaut pour eux aller se rhabiller.
Cette digression faite, retournons à nos moutons. Je ne vois pas comment la proportionnelle va préserver ce dosage si minutieusement élaboré. L'équilibre sera-t-il respecté ? Ce n'est nullement acquis et on ne lâche pas la proie pour l'ombre sauf si, à travers des textes de lois bien clairs, on consacre la répartition communautaire. Cela va prendre un temps infini ; la loi sera examinée au Parlement, chaque député y apportant ses observations - c'est son droit et son devoir. En attendant, il est inéluctable, nous dit-on, que le mandat des conseils municipaux soit prorogé de quelques mois, une hérésie de plus, la légitimité qu'ils tiennent des urnes reviendra à travers une loi. Mais ce ne sera pas pareil, le goût de suranné émergera immanquablement.
D'autre part, il est question de listes fermées, préalablement imprimées par les bons soins du ministère de l'Intérieur. Où est donc passé le droit que confère la Constitution de choisir démocratiquement ses représentants ?
Je voterais pour un programme, un courant, une idée peut-être ; mais pour mille et une raisons, je n'accorderais pas, moi ou un autre, ma voix à une personne donnée. Or la liste fermée m'y oblige car si je biffe un nom, mon bulletin sera de fait annulé.
Je ne critique pas les efforts des concepteurs de ce projet. Il est louable, certes, d'assurer aux femmes 20% des sièges. J'aurais suggéré même que cette proportion soit plus élevée, la gent féminine ayant un sens aigu de la créativité, du beau, du suivi rigoureux. De plus, les séances se dérouleront dans la courtoisie, avec cette petite touche de finesse qui souvent leur fait défaut. La présence de femmes au sein de ces conseils ne peut que constituer une valeur ajoutée, d'autant plus que, statistiquement, il y a, grâce aux guerres à répétition, à l'émigration et à l'expatriation - et de très loin - beaucoup plus de femmes que d'hommes au Liban.
Là encore, une question pertinente se pose : comment concilier proportionnelle, quota féminin et répartition confessionnelle ?
Mais là où l'aberration culmine, c'est dans l'autorisation donnée aux fonctionnaires de faire partie des conseils municipaux. Sans vouloir leur porter atteinte, il y en a de fort respectables et d'une probité exemplaire, mais on ne ferait pas mieux si l'on invitait le loup dans la bergerie.
Sans compter l'effet de levier qu'auront les politiciens sur ces fonctionnaires-édiles municipaux, chacun relevant d'une hiérarchie pyramidale allant du responsable de département, en passant par le directeur général pour arriver au ministre de tutelle, les ingérences seront multipliées d'autant.
Plus simplement, j'estime qu'il aurait mieux valu procéder à ce scrutin dans les délais impartis, quitte à préparer à tête reposée, pour les prochaines consultations, une nouvelle loi qui tiendrait compte de la composition du tissu et de la répartition démographiques.
Pour nombre d'observateurs, si la France a sciemment oublié ce mode de scrutin, les pays où il est le plus utilisé sont composés de partis, et l'appartenance religieuse n'y entre pas, comme chez nous, en ligne de compte.
Rien ne devra être entrepris pour changer cette image spécifique à notre pays, où toutes les religions célestes sont en harmonie, les clochers embrassant les minarets. Sinon, ce serait mettre en danger sa singularité et partant, faire le jeu de ses ennemis.
À mon avis, il y a beaucoup plus urgent : la désignation des grands commis de l'État se fait attendre. Les responsables devraient mettre un terme à ce petit jeu où l'un veut tordre le cou au livre scolaire, l'autre coûte que coûte ériger un port de pêche à sa petite communauté, pendant que le troisième entame en solo une rengaine passée de mode.
Quelle cacophonie ! Il faut que le chef d'orchestre réagisse, tapote comme il sied sur son pupitre, rappelle à l'ordre ses instrumentistes pour qu'ils nous jouent enfin cette symphonie que, depuis longtemps, nous voulons religieusement écouter.
La ferme, messieurs-dames, nous l'avons fort cher payé ; maintenant, bâtissez-nous un État. Il est grand temps de bien faire.
Conseiller municipal de Beyrouth

