Victor et sa femme Zahia eurent sept enfants, qui naquirent successivement à Saint-Domingue, à Caracas (Venezuela), à la Guadeloupe et à São Paulo (Brésil). Par deux fois, il vit ses plantations et ses bateaux détruits par des cyclones et des tornades, mais chaque fois, avec la même ardeur, il reconstruisait. En 1932, fuyant la dictature de Rafael Leonidas Trujillo Molina, il s'installa en France. Son plus jeune fils, Antonio, ingénieur de métier, retourna au pays où il épousa une Libanaise. C'est là que j'ai grandi, dans le souvenir d'une enfance bercée par les aventures de mon grand-père Victor.
Combien y a-t-il de ces émigrés de par le monde, qui firent face à des ouragans, des tremblements de terre (comme tout dernièrement à Haïti), des guerres, des dictatures, des revers de fortune ? Qui d'entre nous n'a pas un frère, un oncle, des cousins, des grands-parents qui ont émigré, œuvrant pour se faire une place au soleil et s'intégrer dans un pays jusqu'à assimiler ses us et coutumes ? C'est à travers ces cerveaux que le Liban est connu ; c'est aussi grâce à leurs métiers que ce petit pays se développe. D'après les statistiques du PNUD, chaque année ces Libanais du « mahjar » envoient entre cinq à six milliard de dollars à leurs familles ; chiffre qui fait partie pour un tiers du PIB réalisé par les Libanais travaillant à l'étranger.
D'autre part, plusieurs associations et programmes ont été créés pour favoriser et aider les émigrés à participer à des projets d'investissement dans leur village natal. Notre diaspora ne mérite-t-elle pas l'attention de l'État ? Par-delà les considérations d'ordres financier, religieux, démographique, elle est notre richesse hors de nos frontières ; elle est la métropole du Liban. Ces émigrés, qui parlent l'arabe et font des affaires au Sénégal, au Gabon, en Côte d'Ivoire, qui cuisinent le kebbé et le taboulé en Australie, qui sont des médecins aux États-Unis et au Canada ; qui enseignent la dabké et la danse orientale au Brésil, en Argentine et au Mexique, portent tous en eux des gènes libanais. Ils répandent dans leur environnement la culture libanaise. S'il nous faut rendre hommage à nos ancêtres phéniciens, qui firent connaître l'alphabet au monde, nous avons le devoir d'octroyer la nationalité et le droit de vote, s'ils le désirent, à ceux-là mêmes qui diffusent les traditions de leur pays autour du globe. Chaque émigré qui réintègre son identité représente un point dans la trame du tissu libanais ; il est une branche dans le cèdre national, une histoire dans l'histoire de notre terroir.
Autour de nous, le monde est en mutation ; il évolue, comme l'Europe et la mondialisation, alors que nous demeurons statiques. La France devient éclectique à travers la mosaïque d'origines qui compose son tissu national (Algériens, Tunisiens, Marocains, Africains, Asiatiques, etc.). L'Amérique et le Canada, avec la même générosité, acceptent chaque année les demandes libanaises de green card et d'immigration pour l'octroi d'un second passeport. Dernièrement, le président Kadhafi, qui se met à l'heure du jour, a cherché à instaurer une union africaine. En cette période où notre environnement arabe est en butte à des guerres de religion, où l'ambition d'Israël n'a d'égal que le désir de conquête de l'Iran, notre Liban est comme Daniel dans la fosse aux lions, pris en tenaille entre ces deux grands prédateurs. Confrontés à tous ces événements régionaux, dans nos frontières, dans notre sécurité territoriale, dans notre authenticité culturelle, quel moment plus propice que celui-ci pour confirmer notre existence en transmettant notre identité nationale à nos émigrés ? Quel meilleur moment, pour nous, de remonter les traces de nos racines généalogiques, de nourrir le Liban de cette sève de richesse intellectuelle, linguistique, humanitaire, dans un élan de récupération et de symbiose ? Ce ne serait là que justice pour ce pays qui a beaucoup donné au monde.
Ceux qui pensent ratatiner le Liban aux dimensions de ses limites communautaires ne réussiront pas car le Libanais, de par son essence ancestrale, est un grand voyageur devant l'Éternel. Il possède des qualités qui lui permettent d'exercer plusieurs métiers, de parler plusieurs langues avec aisance. Grâce à sa polyvalence, il est apte à cumuler l'expérience de la vie et le savoir, captivant l'intérêt des nations par ses CV et accédant souvent à des postes importants.
Les familles du troisième millénaire sont à l'image de notre pays : la plupart sont issues de mariages mixtes, dont les partenaires appartiennent souvent à des nationalités et des religions différentes. Je conclus par un hommage à notre grand écrivain et poète Georges Schéhadé et par la question suivante à nos dirigeants : l'intérêt que porte l'État à ses émigrés serait-il semblable à celui porté envers L'Émigré de Brisbane par son village sicilien, dans un monde où se perdent les valeurs et les repères au profit de l'argent ?


La France soutient un cessez-le-feu, se « tient à disposition », déclare Macron