Ces arrestations ont-elles permis d'empêcher un coup d'État ou s'agit-il de l'ultime épisode d'une guerre de pouvoir entre le gouvernement islamo-conservateur et l'armée ? Le projet supposé de coup d'État, intitulé « Balyoz » (masse de forgeron), tel qu'il a été révélé en janvier par le quotidien libéral Taraf, prévoyait de susciter la colère des milieux islamistes en faisant exploser des bombes dans des mosquées, à l'heure de la prière, et d'organiser des attaques de faux islamistes contre des symboles de la laïcité. Toujours selon Taraf, la chute programmée d'un avion de chasse turc au cours d'un accrochage avec les forces grecques devait raviver les tensions entre les deux pays et accroître la confusion, jusqu'à rendre nécessaire l'instauration d'un régime militaire et l'arrestation de nombreuses personnes. L'armée a rejeté les accusations et dénoncé une campagne de dénigrement, mais l'état-major a néanmoins reconnu dans un communiqué l'existence de ce plan, évoquant un simple « scénario » de « jeu de stratégie » militaire préparé en 2003.
Pour Taraf, la vague d'arrestations constitue un « point de rupture » dans l'histoire politique turque, marquée par quatre coups d'État militaires en 50 ans. « La République change maintenant. L'ère de la "dictature" s'achève. Les putschistes sont arrêtés et déférés devant la justice », triomphait hier dans les colonnes du journal son directeur de la publication, Ahmet Altan. Dernier épisode d'une série de procédures judiciaires ayant conduit à l'arrestation de dizaines de conspirateurs supposés, l'enquête est en revanche critiquée par l'opposition, qui y voit une manipulation du gouvernement pour affaiblir le camp prolaïcité. « On tente par ces arrestations de semer la peur en Turquie », a estimé dans un communiqué le Parti républicain du peuple (CHP, centre-gauche). La mouvance laïque accuse régulièrement le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir de vouloir islamiser la société en catimini.
L'hypothèse d'une « chasse aux sorcières » laisse sceptique Hugh Pope, de l'International Crisis Group. « Il est clair que la justice est extrêmement sérieuse et n'aurait certainement pas mis en prison autant de personnalités de haut rang si elle n'avait pas l'absolue certitude qu'il y a vraiment un dossier », affirme l'analyste à l'AFP. Admettant l'existence de « preuves dérangeantes » d'abus dans les procédures en cours contre les conspirateurs supposés, M. Pope voit néanmoins dans ces enquêtes « un processus par lequel la Turquie est en train d'établir la primauté de l'autorité civile » sur le pouvoir militaire.
Pour Alexandre Toumarkine, politologue de l'Institut français d'études anatoliennes, l'éventualité d'un coup d'État ne relève pas de la pure fiction dans la Turquie du XXIe siècle, candidate à l'adhésion à l'Union européenne. « L'image des chars dans la rue porte en elle un coût politique tellement important que l'hypothèse n'est probablement pas envisageable », estime le chercheur. Cependant, des projets d'interventions militaires plus discrètes visant à « restructurer en profondeur le système politique » ont « germé dans les esprits de pas mal de gens », poursuit-il.
Il n'en reste pas moins que l'état-major des armées a réagi hier aux arrestations en indiquant dans un communiqué avoir convoqué une réunion extraordinaire de tous les généraux et amiraux des forces armées pour évaluer l'affaire qu'il a qualifiée de « situation sérieuse ». Il n'a pas donné d'autres détails. De son côté, la Commission européenne s'est déclarée « très préoccupée » par les « sérieuses accusations » de complot militaire en Turquie et a réclamé que l'enquête à l'encontre des officiers turcs soit « exemplaire ».

