* Le dernier ouvrage de Mai Yamani s’intitule « Cradle of Islam » (Berceau de l’Islam).
Dans sa quête pour stabiliser son pays, le président afghan Hamid Karzaï, tout vêtu de blanc, est arrivé la semaine dernière à La Mecque pour ce qui pourrait s'appeler un pèlerinage diplomatique. Même si Karzaï a sans aucun doute consacré un temps de prière dans la ville la plus sacrée de l'Islam, prouver sa piété n'était pas le seul but de sa mission.
Mais que cherchait-il à obtenir sur le plan diplomatique ou financier ? Pourquoi a-t-il entrepris de voyager en Arabie saoudite au moment même où le président américain Barack Obama a rendu opérationnels les renforts militaires ? L'Arabie saoudite peut-elle jouer un rôle important dans la résolution de ce conflit de plus en plus sanglant ?
L'une des cartes que les Saoudiens peuvent jouer est la sévérité de leur idéologie islamique, qu'ils partagent avec les talibans. En effet, les Saoudiens, aidés par les services de renseignements militaires pakistanais, ont alimenté les madrasas, ces lieux de formation des talibans avant leur marche au pouvoir dans les années 1990. En théorie, les Saoudiens disposent aussi d'un poids économique qui permet d'appâter et de freiner les talibans. Comme ils ont assisté à la naissance des talibans, les Saoudiens savent comment parler à leurs leaders.
En outre, l'Arabie saoudite se montre de plus en plus disposée à utiliser La Mecque comme forum de résolution des différends politiques régionaux. Le régime saoudien n'a découvert que récemment, semble-t-il, le pouvoir doux qu'il peut retirer des villes de La Mecque et de Médine, les deux plus grands lieux saints de l'islam. En effet, La Mecque est devenue haut lieu des sommets politiques ainsi qu'outil de médiation, si ce n'est de manipulation médiatique.
Ainsi, en octobre 2006, La Mecque a accueilli les pourparlers concernant les factions sectaires belligérantes irakiennes. C'est aussi à cet endroit qu'a été créé en février 2007 le gouvernement palestinien d'union nationale, qui n'eut qu'une courte durée de vie. En décembre 2007, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a fait le haj (grand pèlerinage) sur invitation personnelle du roi Abdallah. C'était une première pour un chef d'État de la République islamique iranienne.
En octobre 2008, le royaume a servi d'hôte médiateur lors de pourparlers entre les talibans et le gouvernement afghan sur une requête de Karzaï au roi Adballah, le premier décrivant le second comme « le leader du monde musulman ». Les talibans ne pouvaient pas refuser une invitation à négocier à La Mecque.
Le régime saoudien utilise aujourd'hui l'aura de La Mecque de manière stratégique pour réaffirmer son statut essentiel d'« État numéro un » du monde islamique aux yeux des musulmans. Selon toute espérance, le développement stratégique de La Mecque devrait d'une part permettre aux radicaux de la région - chiites irakiens, Hamas, Hezbollah, talibans et Iraniens - d'être « guéris » en entrant dans les villes saintes de l'Islam. C'est, d'autre part, une manière de rappeler aux éventuels rivaux arabes sunnites tels que les Hachémites de Jordanie et d'Égypte que l'Arabie saoudite reste le cœur idéologique de l'Islam.
Mais le pouvoir doux saoudien ne se limite pas à La Mecque et à Médine. La diplomatie saoudienne repose aussi sur les plus grandes réserves de pétrole au monde. Et, redistribuer l'argent saoudien aux combattants talibans pour qu'ils entament une nouvelle vie pourrait contribuer à leur faire accepter des négociations - voire renoncer à la violence.
La mission diplomatique de l'Arabie saoudite en Afghanistan est une étape essentielle dans ses efforts pour « se blanchir » et restaurer sa réputation en Occident, notamment auprès des États-Unis, qui n'ont pas oublié que la majorité des participants à l'attentat du 11 septembre 2001 étaient des citoyens saoudiens, et que le gouvernement n'a pas réussi à gérer les talibans durant les années précédant ces attaques. La chute ultérieure des talibans en Afghanistan, résultat de l'invasion conduite par les États-Unis, a embarrassé le régime saoudien, car ce dernier avait reconnu le gouvernement taliban en 1997 et le soutenait d'un point de vue idéologique et financier. L'Arabie saoudite était effectivement l'un des trois seuls pays, aux côtés du Pakistan et des Émirats arabes unis, à entretenir des relations diplomatiques avec le gouvernement taliban.
Or, même si les tensions bilatérales ont débuté à partir de 1998, causées par le refus des talibans de remettre Oussama Ben Laden à l'Arabie saoudite (son pays d'origine), le royaume espérait toujours que la diplomatie du pétrodollar permettrait d'atténuer les conflits. Les Saoudiens ont même invité les responsables talibans - dont le mollah Omar - à faire le grand pèlerinage qu'est le haj. Le Premier ministre taliban Mohammad Rabbani l'a effectué cette année-là, et pourtant son gouvernement n'a toujours pas réussi à remettre Ben Laden.
En dépit des dégâts causés aux relations diplomatiques que le royaume entretenait avec l'Occident, l'offre de réhabilitation des talibans a un but stratégique pour les Saoudiens. Le royaume a souffert de la montée des chiites dans le voisinage de l'Irak et souhaiterait bien maintenir la suprématie sunnite sur les territoires islamiques orientaux. Mais il se rend bien compte que, sous Karzaï, l'influence saoudienne a décliné en Afghanistan depuis 2001, tandis que celle des Iraniens s'est renforcée.
Les Iraniens s'opposent fermement au retour du contrôle du gouvernement afghan par les talibans. Sur les plans culturel, ethnique et linguistique, les Afghans sont plus proches des Iraniens que des Arabes. Hormis une idéologie en commun avec les talibans et la reconnaissance de leur gouvernement dans le passé, les Saoudiens ne comprennent aucunement la diversité et la fluidité de la société afghane.
L'Arabie saoudite a des sentiments ambivalents envers Karzaï, malgré sa confession musulmane sunnite, qu'elle a affichés lors de sa visite dans le royaume. En effet, le roi Abdallah s'est contenté de faire accompagner Karzaï à La Mecque par un jeune prince, un affront diplomatique très réfléchi.
Donc la question que les Saoudiens se posent à l'heure actuelle est la suivante : comment inviter les talibans à la table des négociations. Leur meilleur espoir se trouve au Pakistan, qui voit l'Afghanistan plus ou moins de la même manière que l'Arabie saoudite, son rival d'influence étant l'Inde au lieu de l'Iran. Étant donné que l'administration Obama pense que le Pakistan est un acteur-clé de toute solution afghane, les Saoudiens ont probablement réussi leur pari en choisissant un partenaire diplomatique pour déterminer la fin de partie en Afghanistan.
À 18 mois seulement du retrait des troupes américaines promis par Obama, il est évident que la stratégie de l'Occident vise à séparer les « bons » talibans des « mauvais », membres d'el-Qaëda. Mais, étant donné le record de soutien que l'Arabie saoudite a apporté dans le passé en Afghanistan, il est très improbable que le royaume puisse remplir cet objectif.
© Project Syndicate, 2010. Traduit de l'anglais par Aude Fondard.

