Vision simplifiée d'une sidération à qui il a fallu cet espace temps pour revêtir le costume griffé du noir de l'absence, du noir de l'adieu qui n'a pas été fait, du noir de la perte de soi, de la perte de l'autre, de la perte des repères... Ce noir de la désorganisation des couples, des familles, ce noir du visage de la veuve, ce noir du jeu de l'orphelin, ce noir qui mène une mère à la déraison. L'impensable. L'inexplicable. Et la raison qui cherche, qui essaye de se prouver qu'elle n'est pas folle. En miettes, elle ne parvient même pas à faire son deuil, faisant face aux restes non récupérés de ce corps qu'elle a aimé, détesté, chéri, senti, qu'elle ne peut même plus regarder, même plus identifier, même plus habiller. Elle doit le chercher en donnant un peu de son sang, en priant que ce soit lui, en priant que ce ne soit pas lui. Elle ne sait plus pour quoi prier.
Et les médias se saisissent de l'impensable qu'ils ne comprennent pas non plus. Ils se doivent apparemment de le couvrir de révélations crues et essayent de le traduire en faisant de gros plans sur les larmes des proches en détresse. Au moins, cette douleur-là est tangible. Il faut du tangible, au défi du respect de la dignité personnelle des personnes en douleur, exposées maintenant aux regards de tous. Les équipes de sauvetage filmées aussi prouvent que le drame est réel et qu'il a vraiment eu lieu.
Mais la surface de la mer, elle, se tait et semble ne pas vouloir encore dire ce que recèle son fond, narguant les caméras les plus tenaces.
Sinon le reste de la population se mobilise pour absolument trouver un sens, un sens qui la protège des aléas du hasard et des points d'interrogation sans réponses. Victime d'une angoisse généralisée, il veut à tout prix trouver un coupable. Bien entendu, beaucoup incriminent le pays ennemi, le parti armé dépendamment du camp où ils se positionnent : il s'agirait bien évidemment d'Israël ou du Hezbollah ! Accuser les extraterrestres serait alors un peu délirant, d'autant plus que nous ne sommes pas encore en conflit avec les autres planètes. Et les hypothèses les plus convaincues fusent, s'appuient dans les salons, se contredisent. Trouvant le coupable, ces personnes pourraient proclamer alors qu'elles l'ont toujours su, elles pourraient même se venger mais surtout trouver une réponse face à l'insoutenable silence de la mort dont l'écho raisonne, assourdissant.
Pour les familles des victimes, il ne reste plus qu'à espérer trouver une explication rationnelle qui justifierait le renversement non réversible de leurs vies et qui leur permettrait de donner sens au non-sens et de remplir de mots ce trou de leur histoire personnelle. Un nouveau chapitre s'écrit ; ils n'en ont pas été les auteurs. Qui en serait l'auteur ? Peut-être tout simplement, le mystère d'une vie qui meurt...

