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Liban - En Dents De Scie

Comme un boomerang

Quatrième semaine de 2010.
Troublant concept que celui de justice. Drôle de concept...
Ce qui restera réellement de la première visite officielle que le Premier ministre a menée au Caire n'était pas cette volonté farouche des deux parties de booster comme rarement les échanges bilatéraux en général et commerciaux en particulier entre les deux pays : son homologue égyptien a souhaité que le milliard de dollars soit dépassé en 2012... Ni même que, pour la première fois depuis le parachutage forcé en politique de Saad Hariri, les Libanais aient eu l'occasion de voir sur les écrans de télévision ou étalée dans les journaux la binette de l'épouse du chef du gouvernement. Ce qui restera, c'est cette preuve patente du véritable travail de sape, arachnéen en diable, de l'État libanais par le Hezbollah ; ce qui restera, c'est le Premier ministre du Liban, interrogé par un journaliste qui a visiblement oublié d'être bête, sur le procès en Égypte de la cellule du Hezb dont les membres, inclus les deux Libanais, risquent la mort pour planification d'assassinats, espionnage au profit d'une organisation terroriste dans le but de commettre des attentats et possession d'armes. Ce qui restera, c'est le Premier ministre du Liban contraint de rappeler que le Hezbollah fait partie de son gouvernement et que le Liban n'entend nullement s'ingérer dans les affaires internes égyptiennes en général, judiciaires en l'occurrence. Ce qui restera, c'est encore une fois un dirigeant libanais obligé de composer avec le mini-État vampire du Hezb non seulement à l'intérieur, mais aussi à l'extérieur, la diplomatie hezbollahie consistant en une immixtion effrénée et expansionniste dans les pays arabes - une persépolisation, mais aussi, dans d'autres registres, africains ou latino-américains. La justice égyptienne est certes tout sauf indépendante, mais rien ne justifie, rien ne cautionne l'activisme forcené du Hezb, fût-ce au prétexte, reconnu par Hassan Nasrallah lui-même, de faire passer clandestinement des armes vers la bande de Gaza.
Troublant concept que celui de justice - et surtout très drôle.
Évoquer la justice française revient neuf fois sur dix à reconnaître, en principe, la souveraineté et la grande probité du troisième pouvoir hexagonal, et rien, fichtrement rien, n'autoriserait la moindre comparaison entre cette justice et, par exemple, au hasard, la justice égyptienne. Soit. Sauf qu'apparemment, ce n'est pas qu'en Égypte que trônent des raïs... Lorsque au lendemain de la décision de relaxe de son seul ennemi à droite, Dominique de Villepin, le chef de l'État français, qui est également partie civile, annonce qu'il ne fera pas appel, montrant ainsi qu'il n'entend aucunement s'acharner, Nicolas Sarkozy se moque grossièrement du monde : une partie civile ne peut en aucun cas faire appel. Qu'à cela ne tienne : comme par hasard, note Dominique Barella, ancien membre du Conseil supérieur de la magistrature, interrogé par Libération, c'est le parquet, donc le ministère français de la Justice, donc le locataire de l'Élysée qui s'en charge - Louis XIV aurait adoré et applaudi.
Il n'y a rien à dire : le concept est férocement drôle et troublant, et, décidément, l'herbe n'est souvent pas plus verte ailleurs : dé-addoumisée et najjarisée, la justice libanaise n'est plus en si triste état. Toujours aussi mal en point, voire métastasée, reste la quintessence de ce concept de justice. C'est-à-dire ce principe moral, éminemment moral, qui exige le respect du droit et de l'équité. Cette justice-là est la moindre des choses que peuvent réclamer les familles et les proches des victimes du crash du Boeing d'Ethiopian Airlines, et les en priver serait un crime abject. Mille et une rumeurs, mille et un scenarii, mille et un fantasmes continuent de se faire et de se défaire, à tort ou à raison, autour de cette tragédie ; mille et un autoproclamés experts pérorent à n'en plus finir, et mille et un moyens de ronger l'État et de l'accabler sont mis en œuvre, à l'instar du programme nocturne d'hier d'al-Manar. Tout n'est sans doute pas dit aux Libanais en général, à l'entourage direct des victimes en particulier, sûrement, mais force est de constater que, cette fois, les autorités et les services de ce pays, connus pourtant pour leur nonchalance endémique et leur paresse génétique, se sont visiblement mis en quatre - et les statistiques montrent qu'on ne fait pas beaucoup mieux ou beaucoup plus vite ailleurs, aussi civilisé que soit cet ailleurs. Sauf qu'ailleurs, ils ont pratiquement dans le sang un indispensable et vital réflexe ; ailleurs, ils font ce qu'ici n'a jamais été fait : ailleurs, ils prévoient. Ailleurs, au lieu de réagir, ils agissent - même si rien au monde ne peut cicatriser la plaie béante des familles.
Décidément très troublant. Et très drôle concept.
Après-demain lundi et à la veille de la cinquième commémoration de l'assassinat de Rafic Hariri, arrivent au Liban Antonio Cassese et Ralph Riachi, respectivement président et vice-président du Tribunal spécial pour le Liban. Ces deux hommes à l'impeccable réputation auront un carnet de bal stupéfiant : ils multiplieront apparitions publiques, conférences pédagogiques et entretiens avec tous les responsables libanais - tous, sauf Saad Hariri et Élias Murr. Par souci d'objectivité.
C'est magnifique. À condition que soit enfin publié l'acte d'accusation de ce tribunal. Par souci de crédibilité. Et, justement, de justice.
Quatrième semaine de 2010.Troublant concept que celui de justice. Drôle de concept...Ce qui restera réellement de la première visite officielle que le Premier ministre a menée au Caire n'était pas cette volonté farouche des deux parties de booster comme rarement les échanges bilatéraux en général et commerciaux en particulier entre les deux pays : son homologue égyptien a souhaité que le milliard de dollars soit dépassé en 2012... Ni même que, pour la première fois depuis le parachutage forcé en politique de Saad Hariri, les Libanais aient eu l'occasion de voir sur les écrans de télévision ou étalée dans les journaux la binette de l'épouse du chef du gouvernement....
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