Au cours de la construction d'Hugo 43, j'ai eu toutes les impressions titanesques de notre époque. Les moyens énormes de construction, les énormes masses de matériaux déplacés, les techniques nouvelles remuaient ciel et terre. Hugo 43 ; nous aurions pu croire que c'était le nom de l'ouragan des Caraïbes, s'il ne se situait pas rue Victor Hugo. Le creusement des sous-sols vous donne le vertige en regardant vers le bas. L'élévation vous force à vous pincer le cou vers l'arrière. J'ai voulu compter les étages, mais je me suis trompé de deux. C'est un jeune ouvrier qui m'a sympathiquement rectifié en arabe : 22 étages ! Il y avait un accent de fierté dans sa voix.
Malgré sa revendication littéraire hugolienne de la promotion immobilière, l'argument de vente s'exprime en anglais ; « Above the bustle of city, top into your inner peace » que je traduis : « Au-dessus de l'agitation de la vie citadine, saisissez votre paix en intimité. » En quelque sorte, on propose de s'élever de la rumeur de la ville pour atteindre le calme des cieux. En fait, c'est 22 villas superposées ayant le ciel pour voisinage. Effectivement dans cette architecture-là, on revendique l'azur, je suis d'accord avec Jean-Pierre Nicolas Khouri. Je fus bousculé dans mes habitudes et dans mes souvenirs de ce quartier tranquille.
Quelques mois plus tard, allant au nouveau « Paris-New York » de Michel Cherabieh, je passe devant Hugo 43. Les voitures sortent par la rue Roucheid Dahdah. L'atmosphère est totalement apaisée. Nulle frénésie, mais calme, luxe et tranquillité laissent passer le temps. Devant l'entrée, les trottoirs se sont élargis. Elle est monumentale tout en restant harmonieuse. Et les étages ? Au-delà du troisième, on ne les voit pas. Est-ce que la petite rue Victor Hugo est obscurcie ? Pas du tout. Juste à nos pieds, la villa Gioca, restaurée dans le meilleur goût de la tradition libanaise, se cache discrètement derrière sa verdure, relevée par des bougainvillées mauves. Elle ne souffre nullement de la proximité de la géante ayant, à nos yeux, en grande partie quitté le sol. Les rayons du soleil parviennent facilement à chauffer les pavés que foulent nos pas. Il me semble que tant que la rue ne sera pas longée, sur tout un côté, par des tours, la vie sera peu différente des charmes habituels du quartier Sodeco.
C'est dans ce sens qu'il faut vraiment prendre garde ; l'excès du nombre et non de la hauteur.
Nous savons par expérience que quand il y a un système qui rapporte de l'argent au Liban, on a tendance à le pousser à l'extrême.
Quant aux mythes de la tour, nous pouvons longtemps les attraper de diverses manières depuis Babel, jusqu'à Khalifa à Dubaï, en passant par Germagnano en Toscane et les beffrois des Flandres ou autres campaniles des cathédrales. Faut-il faire la fine bouche devant « la tour la plus haute du monde » du fait qu'elle soit arabe émiratie ? Je ne le crois pas. Au milieu de cette ville nouvelle du monde , elle confirme une espérance vers le monde futur plein d'optimisme par les performances techniques.
Il est vrai que la vie dans ces monuments, ici ou ailleurs, prend un aspect futuriste, déconcertant parfois. On vit dans le ciel. L'horizon lointain du salon se dessine sur un cortège de nuages. La nuit, notre méditation prend appui sur une étoile à des années-lumière. Pour peu que notre écran de télévision soit branché en permanence sur un canal étranger, nous finissons par oublier que nous sommes toujours au Liban. Paradoxe, il faut un ascenseur pour redescendre à terre.
Toutefois, est-ce bien différent de nos rapports vis-à-vis de nos enfants vivant dans un monde quasiment virtuel ? Dans leurs jeux, cela va de soit, mais aussi dans leurs relations d'amitié à travers Facebook ou Twitter. Nos téléphones cellulaires sont toujours en retard d'une génération. Le successeur de l'iPhone arrive. Le connaissez-vous ? Il faut bien dire que, parfois, nous avons du mal à suivre. Dans ce monde en perpétuelle mutation technologique, voudrions-nous que l'urbanisme nous conserve le monde de nos souvenirs ? Alors que tout change si vite, les demeures familiales devraient chanter nos affections les plus personnelles. Heureusement, il reste pour les Libanais des maisons de divers styles. Dans la même rue, nos pouvons passer du XIXe au XXe siècle dans toutes leurs variantes. Certaines nobles maisons sont restaurées avec goût et même ajoutant aux charmes d'antan le confort du millénaire.
Si ces fameuses tours restent dans le haut de gamme sans être trop nombreuses, elles auront ajouté une touche de leur temps. Cela a son charme, le confort high-tech. Effectivement, la pensée glacée de pure technique offre le miroir à notre solitude. À nous d'y faire glisser nos émotions les plus subtiles des battements de notre cœur. Les cellulaires laqués n'ont pas la chaleur des dessins en italique de nos émois, mais rien ne nous empêche d'entendre une voix se troubler, un cœur battre, s'ajouter aux reflets clairs des matériaux. Nous aurons ainsi le XXIe avec sa technique si surprenante et l'émotion de la vie.

