Il est important, voire vital, pour un Libanais de se dire que l'herbe est loin d'être nécessairement plus verte ailleurs.
Au contraire. Ailleurs, c'est souvent pire. Bien pire.
En Belgique, par exemple, les impasses politiques sont infiniment plus alambiquées et complexes, tellement plus amphigouriques - un mot qu'on dirait même inventé pour les Belges. En Iran et en Arabie saoudite, entre bien d'autres pays, les libertés privées sont à ce point restreintes et rachitiques qu'on décapite et qu'on lapide à tour de bras, pour maraudage antipommes. En Allemagne, entre autres, un piéton qui se promène sans aucunement l'avoir fait exprès sur un couloir cycliste se fait très vertement insulter ; c'est l'équivalent d'un crime national. Aux États-Unis, c'est l'Elephant de Gus Van Sant chaque mois : des adolescents nourris à l'american way of life tuent en une fraction de minute des dizaines de leurs camarades de collège avant de se suicider.
En Haïti aussi, c'est carrément mille fois plus sinistre et sinistré qu'au Liban. Entre mille autres malédictions, on y meurt broyé sous des tonnes de béton et de fer après des tremblements de terre d'une violence inouïe. On dirait que toutes les sorcières vaudoues, tous les diables fourchus et toutes les haines divines se sont unis contre cette île que le bonheur sait tellement bien déserter. Il y a en Haïti et contre Haïti comme une malédiction perpétuelle et pérenne, un consortium de plaies, à tel point que le Libanais, nullement gueux pourtant, pas méchant pour un sou, bien au contraire, se dit que, finalement, il n'est pas si mal d'être libanais. De grandir, vivre et mourir au Liban.
Il n'y a rien à dire. Il fait bon vivre ici.
Peu importe si, ici, à n'importe quel moment, du jour au lendemain, le Hezbollah, sur injonction d'ayatollah(s), peut décider de réveiller le Golem israélien et provoquer des séismes ravageurs - un Hezbollah au culot tout de même gigantesque : il s'est déchaîné contre Bernard Kouchner qui n'a certes pas inventé, du moins en matière de diplomatie, l'eau tiède, mais qui a pourtant été on ne peut plus pertinent cette semaine en recommandant au parti pro-iranien d'éviter tout nouvel aventurisme. Peu importe si, ici, à n'importe quel moment et sous n'importe quel prétexte, ce même Hezbollah peut céder à ses caprices hégémoniques et meurtriers, et faire de chaque jour un nouveau 7 Mai.
Peu importe si, ici, les reliquats cacochymes des années de plomb, les rejetons monstrueux du non moins monstrueux accord du Caire se permettent, en pleine Saïda, comme pour narguer Rafic Hariri dans sa tombe, de balayer d'une pression de télécommande actionnée d'une des nombreuses alcôves du palais des Mouhajerine par un des membres de la famille Assad, de balayer donc l'une des rares décisions prises soi-disant à l'unanimité autour de la table de dialogue. Peu importe donc si, ici, Abou Moussa se comporte en proconsul et légitime urbi et orbi les armes palestiniennes hors les camps. Peu importe si, ici, Michel Aoun dit : ceci n'est pas un problème puisque ce monsieur s'est rétracté - de l'art, du très très très grand art.
Peu importe si, ici, les citoyens sont pris pour d'incurables crétins par le n° 2 de l'État libanais, qui, du jour au lendemain, se souvient que la Constitution est au pire une serpillière juste bonne à récurer les coins de ce Parlement dont il a fait son viager, au mieux un paillasson sur lequel il fait bon parfois de s'essuyer les pieds en se souvenant que des douzaines et des douzaines de ses clauses ne sont pas encore appliquées. Qui se souvient donc qu'il faut lancer l'abolition du confessionnalisme politique alors que mille et un autres dossiers dont d'une urgence folle.
Peu importe si, ici, l'essentiel de la dynamique étatique, c'est-à-dire les nominations administratives, est devenu plus compliqué que l'étude de l'eau et des changements climatiques sur la face nord de Pluton. Peu importe si, ici, réclamer le minimum relève de la mégalomanie, de l'utopie et de la folie réunies.
Peu importe si, ici, une majorité qui a été, a contrario de toutes les prédictions, portée démocratiquement et superbement au pouvoir va à l'encontre de la quasi-totalité des attentes de ses électeurs. Peu importe, ici, si une minorité se comporte, avec un dédain, une prétention et une arrogance incommensurables, en gang monarchique régnant sur son îlot.
Peu importe si, ici, les Libanais se sentent obligés d'ovationner le ténor juste parce qu'il s'est raclé la gorge avant que de commencer à chanter - de féliciter un homme politique juste parce qu'il fait ce pour quoi il est payé.
Peu importe si, ici, on est constamment en plein Ocean 11/12/13, si, ici, c'est constamment la primauté des hold-up politiques du siècle : les donateurs internationaux, notamment ceux de Paris III, en savent quelque chose.
Peu importe, ici, finalement, si les Libanais savent qu'ils sont traités comme des citoyens de quatrième zone, et qu'ils stagnent encore dans les méandres de la préhistoire de concepts aussi basiques que la démocratie et l'État de droit.
Tout cela n'est définitivement pas bien grave.
Ici, au pays des oiseaux qui chantent et des abeilles qui rient, on sait faire semblant de voir le verre à moitié plein quand il est totalement vide. Ici, on n'a besoin de trois fois rien pour être heureux. Ici, on sait se contenter de (si) peu : à ce jeu-là, on est champions de la galaxie.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef