Entre l'oligarchie des uns et l'anarchie des autres surgissent des dictatures où je me sens coincé. Faut-il donc me résoudre à un fatalisme déraisonnable ? Pourtant, à penser à ces tyrans, je ne puis qu'évoquer leurs bêtises et leurs tares.
Dans son phalanstère, Charles Fourier proposait la constitution de la ville. Elle devait, disait-il, comprendre trois enceintes :
- la première contenant la cité, ou ville centrale ;
- la deuxième contenant les faubourgs et les fabriques ;
- la troisième contenant les avenues et les banlieues.
Jusqu'à aujourd'hui, et à peu de choses près, ces principes gouvernent l'organisation des villes du nord de l'Europe (Londres, Copenhague...), villes paisibles et agréables pour l'habitat et le travail.
Certes, la vision de Charles Fourier suscite certaines réserves. Elle exprimait une vision préurbaine et prétendait corriger la déchéance de la ville industrielle. Mais elle mettait sur le même pied l'associativité et l'individualité harmonisée par les pouvoirs publics ; par ce pouvoir médiat entre le système politique et la société. Ainsi, l'on vit progressivement les partis politiques se doter de programmes sains, clairs et équilibrés. La politique était à l'abri du show business.
Beyrouth est morte hier ; faudrait-il la tuer une seconde fois aujourd'hui ? Affirmer son présent à travers la tour ? La perception permanente de pareilles représentations est néfaste et engendre des affects aux niveaux individuel et collectif.
Ces symboles phalliques, qui séduisent tant les sociétés nouvelles, sont générateurs de véritables mythes. On assiste partout, notamment en Extrême et au Moyen-Orient, à la genèse d'une véritable mythologie de la tour, avec ses petites divinités et ses grands dieux, sa cosmogonie et ses rituels qui se déroulent dans les sous-sols au rythme du hard rock, du rap, des bains de vapeur.
L'urbanisme vertical est devenu une véritable religion. Il partage avec nombre d'entre elles beaucoup de mythes, tel celui de la fin du monde. La menace d'une fin catastrophique de l'humanité s'est répercutée sur l'art, les lettres et la musique. On le ressent par la destruction systématique du langage artistique contemporain. Dans les arts plastiques, le cubisme et l'abstrait privilégient la pensée à l'émotion, donnant ainsi lieu à un dissociation d'essence schizophrène. La perception s'exerce alors sur des représentations aberrantes du monde. De pareilles représentations inspirent directement la création architecturale et les aménagements urbains. Un impact indiscutable s'exerce sur la psychologie collective. Ces univers d'insécurité physique et morale ont été à l'origine des revers d'opérations parisiennes d'envergure tels la Défense, le front de Seine, la Courneuve, etc. Neanmoins, elles ont coûté cher et il faut les conserver.
Il importe au plus haut point de démythiser la tour. Et pour cela il faut une prise de conscience qui dépasse la mythologie. C'est le passage de l'Olympe à Socrate par un retour à l'essentiel du passé, sans sombrer dans la régression de la cosmogonie et du rituel.
Est-il juste, au nom de la morale, du droit et de la raison, de faire jouxter, dans un même voisinage, une tour de 250 mètres de haut avec un quartier populaire comme Karm el-Zeitoun ?
Il importe que sur chaque appartement luxueux soit prélevée par l'État une TVA destinée à financer l'embellissement des quartiers populaires. Il importe de procéder à des expropriations justes permettant d'assurer à l'habitant une continuité dans l'élection immédiate de son nouveau domicile et débarrasser ces quartiers de leurs labyrinthes, source de congestions supplémentaires pour une circulation déjà surchargée à l'extrême. C'est alors que l'on pourra parler de convivialité urbaine.
S'ils veulent nous voler nos villes, notre ciel est à nous, notre ciel nous appartient.
Et notre ciel, c'est l'azur et c'est le soleil !

