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Nos lecteurs ont la parole

En plein chaos, sur les pas d’hier

Par Zeina ZERBÉ
Cette histoire que nous essayons d'écrire tous les jours, cette histoire que nous n'écrivons pas... Une histoire qui nous mine, qui nous bouffe, qui nous démantèle. Une histoire qui nous a portés vers l'annulation de soi, vers l'éclatement, vers le néant où nous n'avons pas existé, vers le néant où nous avons existé. Cette histoire s'écrit par des taches de sang, elle se tait par des taches de sang, le sang de l'injustice qui coule librement, le sang de la mutilation par l'occupant, le sang du Christ sacrifié par Judas, ce Judas libanais qui enroule la corde autour de son cou, qui meurt tous les jours pour avoir tué... mais meurt-il vraiment?
L'encre de nos journaux est rouge, nos sourires aussi, les bureaux vides de nos politiciens assassinés aussi, le discours de nos politiciens qui se flagellent comme il y a 30 ans au feu des canons aussi. Attaquer pour exister, exister en mourant, mourir bouffé, bouffer pour vivre. Une histoire qui se répète, un chaos qui engendre le chaos. Une folie malsaine qui accouche de la déraison. Pas un mot qui dit, des bouches qui se taisent, les âmes des morts qui papillonnent dans le vide de l'incompréhension. Logique illogique de l'oubli. Tourner la page qui n'a pas été écrite... Optimisme collectif pathétique. Et le pays va de l'avant - quel avant ?
Chacun se ratatine dans son identité confessionnelle, la seule histoire apprise par les enfants dans les écoles reste la plus rassurante. L'occupation ottomane, le mandat français, l'injustice des autres, les héros nationaux et puis le silence. Le silence sur les quelque soixantaine d'années qui ont suivi ; le silence du meurtre d'Abel par Caïn, de la haine de Caïn pour Abel, le silence sur Caïn qui vend Abel. Cette rivalité nourrie par Dieu le Père, ce papa syrien, iranien, français, américain, arabe, saoudien, palestinien qui retient ses enfants par sa tyrannie et les empêche d'exister par eux et pour eux, qui les empêche d'aller épouser cet autre, d'une autre famille. En plein dans l'inceste, la société libanaise éclate mais personne n'en parle.
Heureusement, certains intellectuels naissent. Ils naissent du chaos qu'ils ont connu, ils expérimentent autre chose que l'inceste qu'ils ont vécu. Ils regardent Dieu le Père de leur regard d'adolescent. Ils se révoltent contre Lui, Le jugent, Le quittent pour mieux Lui revenir dans leur fureur permanente de Le dénoncer. Ils se battent, ils se battent pour tous les autres enfants, leurs frères de l'abus, de l'éclatement qui restent des nourrissons à qui on ne donne même pas le droit d'être enfants pour devenir un jour adolescents. Leur hargne ressemble à un acharnement qui parfois est cynique, parfois désabusé. Ils se battent en essayant de transformer le sang sur du papier en encre sur du papier.
Résistance culturelle, conscientisation, début d'éveil au monde... Pourquoi le silence ? Pourquoi devoir taire le meurtre ? Les cadavres sortent des placards tous les jours, ces placards que personne ne parvient à fermer à clef. Ils s'étendent sur les rues de Beyrouth, de Aïn el-Remmaneh, de Chiyah, de Deir Ammar, du Chouf, et j'en passe. Et le couteau des assassins continue son vagabondage sur les plages du Liban, alors que les esprits assassinés crèvent au fond des geôles parce que leurs mots et leurs maux sont emprisonnés et bâillonnés par la sentence d'une justice qui ne s'exerce pas.
Il serait peut-être temps que l'histoire s'écrive avec tous ces jeux de mots, que la justice soit faite et rendue au nom de la loi et du respect, au moins de cette loi universelle incontournable : « Tu ne tueras point. » Le coupable puni, les esprits apaisés, le Liban reconnu pour son entité indépendante, avec ces citoyens libanais et non ces citoyens chrétiens, sunnites, chiites ou druzes, alors seulement nous pourrions peut-être parler d'union nationale et de normalisation des relations avec la Syrie à la seule lueur de la reconnaissance de l'histoire.
Cette histoire que nous essayons d'écrire tous les jours, cette histoire que nous n'écrivons pas... Une histoire qui nous mine, qui nous bouffe, qui nous démantèle. Une histoire qui nous a portés vers l'annulation de soi, vers l'éclatement, vers le néant où nous n'avons pas existé, vers le néant où nous avons existé. Cette histoire s'écrit par des taches de sang, elle se tait par des taches de sang, le sang de l'injustice qui coule librement, le sang de la mutilation par l'occupant, le sang du Christ sacrifié par Judas, ce Judas libanais qui enroule la corde autour de son cou, qui meurt tous les jours pour avoir tué... mais meurt-il vraiment?L'encre de nos journaux est rouge, nos sourires aussi, les bureaux vides de nos...
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