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Liban

Shakespeare en Techrine


Entre le Liban et la Syrie, rien, pratiquement rien n'est fait encore. Tout, carrément tout reste à faire. L'échange d'ambassadeurs est une blague sinistre : le local de la rue Makdessi est un désert des Tartares, le représentant syrien n'est pratiquement jamais à Beyrouth, préférant laisser, comme au bon vieux temps de l'occupation, la voie/x libre aux sbires locaux en tous genres, et des néo-Anjar, sans doute aussi des néo-Beaurivage, poussent en silence. Le sort des détenus et des disparus libanais en terres syriennes est toujours aussi opaque, malgré la détermination de Michel Aoun à clouer Samir Geagea au pilori en devenant, aux yeux des chrétiens en particulier, ce héros grâce auquel la lumière sera. Le tracé des frontières entre les deux pays, ce tracé d'une urgence folle : ôter au Hezbollah et à Israël, ne serait-ce que pour un instant, le fallacieux prétexte public de ne donner la priorité qu'au choix des armes, ce tracé-là est une chimère. Sans oublier évidemment que cette frontière est une gifle assénée au quotidien à la légalité internationale en général et à la résolution 1559 en particulier, une passoire absolue, perméable à souhait et pour toutes les contrebandes possibles et imaginables, surtout lorsqu'il s'agit d'envoyer ici les armes envoyées par Téhéran.
Tout reste effectivement à faire et tout doit être fait. L'œuvre sera longue, ardue, revêche et âpre, elle sera difficile, très ; elle sera fastidieuse et épuisante, cette œuvre qui, comme un tango, se fera à deux ou ne se fera pas, à deux États au service de deux peuples, ce mot, deux, qui a presque été épelé, devant une horde de journalistes du monde entier, par le Premier ministre du Liban qui, s'il l'avait pu, l'aurait répété entre chaque syllabe. Une œuvre qui devra(it) nécessairement donc, naturellement, engager deux équipes, deux institutions, deux gouvernements. Avec, au cœur du rouage, de ce côté de la frontière, un homme, qu'il le veuille ou non, qu'il le puisse ou non ; un homme qui était ce week-end à Damas à la fois immensément pathétique et drôlement impressionnant : Saad Hariri.
Il est des schizophrénies qui sauvent.
Qui s'est rendu samedi dernier à Damas ? Le Premier ministre ? L'homme ? Le n°3 de l'État représentant un pays et son peuple, toutes communautés confondues ? Le fils de Rafic Hariri, dans l'assassinat duquel le régime syrien est forcément, de près ou de loin, superficiellement ou jusqu'à la moelle, impliqué ? Qui a serré samedi la main de Bachar el-Assad, cette main, cette exacte main qui, en 2004, menaçait le père de tous les chaos et de tous les KO ? Qui a regardé Bachar el-Assad dans les yeux pendant plusieurs heures ? Qui a dîné à la table de Bachar el-Assad entouré d'une kyrielle de caciques d'un système honni ? Qui ? Lequel d'eux deux ?
Les deux.
Et de là où il est, Rafic Hariri, en même temps, a dû maudire son fils, puis l'admirer comme jamais, puis le re-maudire, puis, encore, l'admirer. Il est des tragédies contemporaines qui ne seront jamais écrites, jouées, transmises. Ou même sues.
Bien sûr, à la seconde même où il acceptait sa désignation au Sérail, Saad Hariri savait qu'un jour ou l'autre, il ferait son chemin de Damas. Il savait, au moment même où Abdallah d'Arabie foulait le sol syrien, que son tour est arrivé. Que c'est désormais à lui seul de jouer. Nouvel Hamlet sacrifié sans états d'âme aucuns sur l'autel des raisons d'États, Saad Hariri était au palais Techrine comme en Elseneur : prisonnier à la fois de son destin, du maktoub, de cet ADN qu'il n'a pas choisi et d'un job description d'acier, il a essayé de bâillonner l'homme, lui a promis tous les La Haye du monde, les plus justes vengeances, il a essayé de laisser s'épanouir le Premier ministre, celui qui a dit haut et fort que les commissions rogatoires lancées par la justice syrienne n'existent même pas, celui qui entend parler au nom de tous les Libanais, hezbollahis et aounistes d'abord, celui qui est désormais conscient qu'il n'a pas/plus le choix.
Il a essayé. Mais il est juvénile, novice dans le métier, Saad Hariri, et il n'est pas Walid Joumblatt, le maître absolu des mises en scène sado-masochistes de chacune de ses prises de position politiques, aussi extrêmes et aussi diamétralement opposées les unes des autres soient-elles. Il a essayé, malgré ses poings serrés, malgré ses yeux révulsés de rage, malgré son visage où se télescopaient toutes les émotions du monde. Il a essayé. Mais il n'a pas pu. Pas encore. Mais il apprendra. Il doit apprendre. L'assainissement des relations libano-syriennes aussi bien, un jour, que l'indispensable normalisation libano-israélienne, sont choses incontournables, et personne à l'horizon, pour l'instant, personne d'autre que le supersunnite Saad Hariri ne pourrait, un jour ultime, forcer la Syrie à respecter le Liban et signer, une fois que les autres pays l'auront fait, la paix avec Israël, réconciliant ainsi le Liban avec sa géographie.
Les tragédies ont ceci d'insupportable qu'il est impossible de les réécrire, d'en changer une virgule. Saad Hariri bénéficie pourtant, il ne le sait sûrement pas encore, d'un avantage considérable : au palais Techrine, samedi dernier, dans cette indicible rage qui devait être la sienne ; dans ce courage considérable qu'il lui a fallu aller puiser quelque part, ce courage que les Libanais n'auraient jamais salué s'il n'avait pas attendu d'être Premier ministre pour atterrir à Damas ; dans cette humiliation gigantesque et inhumaine qu'il a accepté de s'imposer, Saad Hariri a pu tuer le père, ce père adoré, ce père-Everest, ce père-phare - un meurtre par lequel il immortalise ce père, un meurtre grâce auquel le fils peut enfin commencer à déployer ses ailes.
Hamlet, lui, n'a pas pu.
Entre le Liban et la Syrie, rien, pratiquement rien n'est fait encore. Tout, carrément tout reste à faire. L'échange d'ambassadeurs est une blague sinistre : le local de la rue Makdessi est un désert des Tartares, le représentant syrien n'est pratiquement jamais à Beyrouth, préférant laisser, comme au bon vieux temps de l'occupation, la voie/x libre aux sbires locaux en tous genres, et des néo-Anjar, sans doute aussi des néo-Beaurivage, poussent en silence. Le sort des détenus et des disparus libanais en terres syriennes est toujours aussi opaque, malgré la détermination de Michel Aoun à clouer Samir Geagea au pilori en devenant, aux yeux des chrétiens en particulier, ce héros grâce auquel la lumière...
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