Les automobilistes, motards et conducteurs de bus piaffent d’impatience et veulent tous avancer en même temps, au croisement Béchara el-Khoury.
Impatience, indiscipline, agressivité
À quelques centaines de mètres du rond-point de Mkallès, deux agents de la circulation s'emploient à contenir les deux files denses de voitures, celle qui monte vers la montagne et celle qui descend vers le rond-point. S'ils ne parviennent pas toujours à empêcher les automobilistes pressés de piquer un sprint en troisième, voire en quatrième file et d'empiéter sur l'autre voie, pour gagner quelques centaines de mètres, c'est fermement, mais sans raison valable, qu'ils interdisent aux automobilistes d'emprunter certains raccourcis qui leur éviteraient de passer par le rond-point de Mkallès. C'est également avec difficulté que les agents parviennent à discipliner camions et voitures qui débouchent des routes transversales, créant des embouteillages monstres. Quant aux contrevenants, comme les resquilleurs ou ceux qui empruntent la route en sens contraire, ils sont juste rappelés à l'ordre, de temps à autre, mais pas sanctionnés. Allez savoir pourquoi. Il faut dire aussi que l'infrastructure routière n'aide pas vraiment. Soucieux de ménager leurs véhicules, les automobilistes se livrent à de savants slaloms pour éviter trous et bosses, ça et là. Ce tronçon de route supporterait bien une opération d'asphaltage, sans aucun doute.
Croisement Chevrolet où les voitures débouchent de partout, deux flics se partagent la difficile tâche de régler la circulation, souvent dense à ce niveau. Pleins de bonne volonté, ils tentent de contenir l'impatience des automobilistes arrêtés sur les passages piétons, grignotant sans cesse les centimètres, jusqu'à se retrouver en plein milieu du carrefour. Chacun veut passer avant l'autre, faire demi-tour là où c'est interdit. Quelques secondes d'inattention de la part des agents et c'est automatiquement le chaos. Pare-chocs contre pare-chocs, les automobilistes se montrent des plus agressifs. Envolée la légendaire courtoisie libanaise. Les klaxons emplissent l'atmosphère. Les insultes fusent aussi. Les démarrages se font sur les chapeaux de roue. Les agents gardent pourtant leur calme. Ils restent tout aussi imperturbables lorsque des motards arrivent à contresens et s'élancent en plein milieu de la chaussée, slalomant entre les voitures, au mépris de leur vie. Ils laissent faire. On se demande pourquoi. Il leur arrive même d'échanger quelques mots avec ces motards contrevenants, sans pour autant leur faire la moindre remarque. Installé sur son deux-roues flambant neuf, un motard en habit militaire roule à contresens. Ne devrait-il pas plutôt donner l'exemple ? Dans cette jungle, car c'en est une, difficile pour les piétons de se frayer un passage en toute sécurité. Il faut dire que ces derniers ne choisissent pas toujours le moment idéal pour traverser la route.
Des agents pas respectés
Tabaris, Sodeco, Béchara el-Khoury. Le schéma est partout le même, chaotique, effrayant, stressant. Les agents de la circulation, armés de leur bonne volonté, se contentent de régler la circulation et de désengorger les routes, dans la mesure du possible. Pas une contravention. Pas une amende. Pas même la moindre remarque. Et pourtant les exactions se comptent à la pelle. À Tabaris, un motard roule allègrement à contresens, un gobelet de café et une cigarette à la main. À Béchara el-Khoury, un autre transportant deux jeunes écoliers, sans casques, s'élance follement au beau milieu des voitures, dédaignant l'agent pourtant posté devant lui. À bord d'un quatre-quatre, une femme passe en trombe devant le flic, portable à l'oreille. Partout, la même impatience, la même indiscipline des automobilistes qui ne savent pas s'arrêter et attendre leur tour, mais continuent d'avancer jusqu'à se retrouver en plein milieu du carrefour, dans l'attente d'un signe de l'agent de faction... lorsque celui-ci daigne en tenir compte. Partout aussi, la même incapacité des flics à faire régner l'ordre à la perfection. Car s'ils semblent s'acquitter de leur tâche avec conscience, mais si les choses fonctionnent tant bien que mal, c'est sans professionnalisme aucun. Il leur arrive fréquemment de continuer à faire avancer une file de voitures, alors que plus loin, la route est bloquée. Il n'est pas rare, de plus, de voir deux agents postés au même endroit donner des ordres contradictoires. Il n'est pas rare non plus d'entendre un agent crier à un automobiliste un peu craintif : « Débrouille-toi, avance. » Il n'est pas rare, surtout, qu'ils peinent à se faire respecter, dépassés par la difficulté de la tâche.
« Notre condition n'est pas des plus enviables », lâche un agent, sans quitter du regard les voitures. « Nous n'avons aucune prérogative. Lorsque nous arrêtons un automobiliste contrevenant, il se dépêche d'appeler quelqu'un de haut placé. Il n'est plus question de lui donner une contravention. Nous devons immédiatement le relaxer », explique-t-il. L'agent ajoute qu'il n'a pas non plus l'autorisation d'arrêter les motards contrevenants. « C'est d'ailleurs la raison principale pour laquelle nous ne sommes pas respectés, ni par les autorités, ni par les automobilistes ou les motards », déplore-t-il. Il se rappelle à ce propos, qu'il a même été heurté un jour par un minibus qui ne voulait pas se conformer à ses ordres et s'arrêter au carrefour. L'agent déplore aussi le fait que la plupart de ses collègues, dégoûtés, demandent leur mutation vers d'autres services. « Celui qui est pistonné se retrouve derrière un bureau ou est transféré à la sécurité d'une personnalité politique. » « Pour ma part, je suis condamné à rester là et à travailler sept jours sur sept, avec un seul jour de congé chaque trois semaines », conclut-il.
Face à ce constat, on se demande si la sécurité routière est une réelle priorité.


