Rassuré, nul ne l'est aujourd'hui, pas plus l'homme de la rue que les boys appelés demain à monter au front, malgré l'assurance que « non, je ne prends pas mes décisions à la légère », malgré la précision (indispensable en la circonstance) que « cette guerre n'est pas celle des seuls États-Unis », malgré surtout le message en forme d'avertissement adressé à Hamid Karzaï : « Plus de chèque en blanc dorénavant. » Surtout qu'aucune place n'est laissée aux quiètes illusions. « Je voudrais être clair, affirme ainsi Barack Obama. Ce ne sera pas facile. Le combat contre l'extrémisme violent ne s'achèvera pas rapidement, d'autant plus qu'il s'étend bien plus loin que l'Afghanistan, que le Pakistan. » Et comme pour éviter tout malencontreux parallèle avec les propos de son prédécesseur au lendemain d'un certain 11-Septembre, cette phrase dans laquelle il est aisé de retrouver tout l'idéalisme de l'homme qui préside aux destinées de l'univers : « C'est là un test décisif pour notre société libre et pour notre leadership dans le monde. »
Le coût de l'opération s'avère d'ores et déjà particulièrement lourd, surtout en cette période de disette. Il est prévu qu'il sera de 25 à 30 milliards de dollars pour l'année à venir, sans compter les dépenses supplémentaires et les imprévus. Où trouver cet argent ? L'orateur ne le dit pas, qui se contente de promettre « transparence et honnêteté ». Hier, la lourde machine de l'administration s'est mise en marche avec l'envoi dans l'antre des commissions ad hoc du Sénat et de la Chambre des représentants de la secrétaire d'État Hillary Clinton, de son collègue de la Défense Robert Gates et du chef d'état-major interarmes, l'amiral Mike Mullen. Objectif : convaincre les nombreux démocrates timorés et vaincre les réticences des adversaires républicains qui prétendent se soucier à la fois de l'argent du contribuable et éviter un enlisement à la vietnamienne. À des milliers de kilomètres de la capitale fédérale, le général Stanley McChrystal, commandant en chef des forces alliés sur le terrain, fait, sans l'avouer, de l'autosuggestion en estimant que les renforts à venir vont faire « une énorme différence ». Hum !...
Les talibans ont réagi avec leur habituelle célérité en annonçant encore plus de body bags, et les milieux officiels à Islamabad se sont dépêchés d'exprimer leur crainte de voir les guerriers du mollah Omar se replier sur leur sanctuaire frontalier, avec leur cortège d'innombrables réfugiés fuyant les effets du nouveau « surge » US. Selon des indiscrétions soigneusement calculées, les nouveaux plans militaires prévoient une multiplication des raids opérés depuis quelque temps par les drones au Balouchistan, l'envoi d'équipes supplémentaires d'agents de la Central Intelligence Agency, des pressions sur l'armée pakistanaise pour qu'elle mette un terme à ses contacts avec les insurgés, enfin un coup d'accélérateur à la mise sur pied d'une véritable police capable de faire respecter la loi et l'ordre parallèlement à une armée moins encline à fraterniser avec l'ennemi.
Il faut croire aussi que le conseil que l'on retrouvait souvent ces derniers temps sous la plume des éditorialistes américains n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd : oui, il est question de prendre langue avec les « bons » talibans, ces chefs rescapés de la grande épopée de l'ère soviétique, revenus depuis de leurs illusions parce qu'ils jugent trop lourdes la férule des nouveaux maîtres du mouvement et les exigences imposées aux civils. Il reste que toutes ces bonnes intentions doublées d'une escalade des opérations militaires passeraient difficilement pour un plan cohérent, efficace et surtout susceptible d'être agréé par l'ensemble des alliés des États-Unis. Sans compter qu'en fixant un délai pour le rappel de son contingent, Obama a pris un engagement dont lui-même ignore pour l'instant s'il pourra être honoré. « Conduire cette guerre à son terme », a-t-il dit mardi soir. Oui, si toutefois cela est possible, mais à quel prix ?

