Certes le parcours des deux hommes était différent, l'un incarnant pour toujours la figure du père fondateur politique et spirituel d'une des trois grandes communautés libanaises, l'autre devenant pour notre éternité temporelle l'héritier ensanglanté et charismatique d'une lignée politique d'une autre importante communauté. Leur destin tragique est le même et opère comme un révélateur communautaire et universel : l'imam disparu, le fils sacrifié. Ils viennent s'ajouter à la pléthore des martyrs des communautés libanaises et du Liban depuis sa création : Antoun Saadé, Riad el-Solh, Kamal Joumblatt, Bachir Gemayel, Rachid Karamé, René Moawad, Hassan Khaled, Dany Chamoun, Hadi Hassan Nasrallah, Rafic Hariri, Gebran Tuéni, Georges Haoui, Samir Kassir, Walid Eido, Antoine Ghanem... Les figures et les mythes se multiplient parallèlement, en se réfléchissant sans se retrouver, reproduisant de manière circulaire celui du phénix qui renaît de ses cendres et celui de l'éternel retour, accolé au Liban, autrement dit le cycle continu de la mort et de la rédemption.
Mais au-delà du cadre, cette semaine, celui de l'Unesco pour l'imam en présence de sa sœur, Mme Rabab Sadr, rayonnante de simplicité, de profondeur et de bonté, et celui de Notre-Dame du Liban pour Pierre Gemayel en présence de certains de ses compagnons de route, unis dans le recueillement, il y avait une constante : le pays pluriel et uni, le pays message, le pays pluricommunautaire, le pays pluriculturel.
Comment donc transformer tous les martyrs des communautés (combattants et civils compris) en martyrs du Liban ? Comment échapper à la tentation métaphysique un peu abstraite et à la récupération politique trop appuyée et exclusive ? Comment réussir l'identification à un pays, un et multiple à la fois, être le même en étant l'autre, intérioriser (sphère affective) ce que j'ai posé au départ comme m'étant extérieur, susceptible de me rejeter ou de me menacer (sphère agressive), faire fonctionner en même temps (ou successivement) mon instinct d'amour universel et mon instinct de survie sélectif ? Autrement dit, comment préférer le Libanais d'une autre religion à mon coreligionnaire au-delà des frontières (Iran, Syrie, Palestine, Égypte, Arabie saoudite, France, Italie, Russie, Europe) ? C'est en cela que l'expérience libanaise demeure paradoxale et violente, miraculeuse et névrotique, exemplaire et inachevée, en perpétuelle gestation.
Peut-on rationaliser une pareille appartenance, qu'on ne parvient ni à durablement élargir ni à réduire de manière définitive ? Peut-on ramener le facteur religieux (sans restreindre sa dimension métaphysique) à sa dimension culturelle (sans récupération immédiate politique) ? Peut-on l'inscrire dans une grille paramétrique, regroupant dans un processus d'identification d'autres éléments culturels aussi probants (langue, race, mœurs, religion : paramètres d'Hérodote, père de l'histoire) ? Certes, l'idéal est de parvenir à une identité humaine individuelle libérée de toute discrimination (de race, de sexe, de langue et de religion) et de toute contrainte du groupe (même structurante) et de retrouver sinon au niveau des cultures, égales en dignité, les mêmes mythes et leurs symboles identiques structurants (ce que Claude Lévi-Strauss appelait « les invariants »).
Le Liban demeure le cadre idéal et incontournable à inventer. Un champ certes expérimental mais qui devrait urgemment produire une équation conceptuelle. Toute expérience probante doit être mise en équation, sinon elle fonctionne à vide, jusqu'à atteindre ses propres limites et s'épuiser d'elle-même. Cet équilibre doit être trouvé pour ne pas reproduire indéfiniment le même schéma traumatique (mythe de Sisyphe) d'impuissance, de détresse et d'absurdité.
Pour que la disparition de l'imam Sadr et le martyre de Pierre Gemayel ne soient pas vains, pour que les martyrs des communautés deviennent dans la douleur, l'attente et le don ultime de la vie, les martyrs du Liban.

