En Russie, la vie s'égrène au rythme des clochers. Chaque quartier arbore ses plus beaux bijoux à ciel ouvert. L'air est doux à Moscou et la clarté me rappelle l'odeur de mon enfance. La place Rouge, dont le nom jadis évoquait la terreur, s'étend immense : à sa droite, sa fière cathédrale Basile-le-Bienheureux, son solennel mausolée de Lénine avec, en toile de fond, l'imposante muraille du Kremlin, et à gauche, le grand magasin Goum qui s'étend sur toute sa longueur. De l'autre côté de la place, une jolie petite église, à l'origine bâtie au XVIIe siècle, rasée par Staline en 1936, et reconstruite en 1993 : l'église de la Vierge de Kazan.
Devant le porche, un vieillard usé fait le vigile : il n'a que faire de la curiosité profane... Shorts, décolletés ne dévoileront pas leurs charmes aux splendeurs cachées derrière le porche que je franchis. La porte s'ouvre sur je ne sais quoi d'enveloppant. Au premier contact, je suis prise d'un frisson qui me traverse le corps de la tête aux pieds. Des voix d'une pureté sans mélange s'élèvent au même rythme que les senteurs de l'encens qui brouillent ma vision. De la coupole, le Christ Pentocrator me fait un signe de la main. Dans le clair-obscur des cierges qui se consument, une multitude de visages insaisissables trahissent un mélange de populations : Slaves, Mongols, Turcs, Tatares... Autour de moi, tout est recueilli.
Je sens mes jambes me lâcher et l'émotion m'envahir jusqu'à la nausée : le parfait maintien de ces femmes, dont la tête est couverte d'une mantille, leur confère une dignité qui me glace dans ma légèreté. L'humilité est une vertu qui coule l'homme dans le moule d'une présence. Elles semblent ne plus avoir conscience de leur corps. Certaines ont les yeux baissés et semblent contempler leur âme. D'autres ont les yeux fixés sur l'iconostase. L'intensité de leur regard est telle que saints et apôtres s'animent derrière le mouvement des flammes qui veillent.
Le visage de Dieu
Une lumière intérieure rehausse les visages, dont le large front et les grands yeux invitent à la contemplation. Les contours des personnages iconiques et muraux, miroirs et reflets des croyants, se fondent dans la couleur ocre. Le rouge, le vert, le bleu vacillent entre nature humaine et nature divine. Une débauche de formes, de couleurs, d'odeurs et de sons s'offre à moi, dans une félicité qui semble venir de nulle part ou de très loin. On dirait un coucher de soleil sur Palmyre, Petra, Jérusalem ou Istanbul, avec ce supplément d'âme propre aux lieux saints et aux ruines antiques.
La puissance et l'harmonie de la polyphonie du chœur s'approche de la force du silence. Il s'interrompt dans un mouvement collectif et synchronisé de génuflexion, doublé d'un concert de mains suppliantes : « Seigneur je ne suis pas digne de Te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri. » Ramassés dans la piété, tous condensent en eux une chaleur qui se dégage en un parfum d'achèvement. C'est l'instant où toutes les attentes prennent la forme surprenante d'une plénitude inespérée. Je m'avance émue vers le célébrant qui me fixe d'un regard soutenu et me fait signe de m'éloigner. Les femmes autour de moi marmonnent quelques syllabes barbares. Je ne comprends pas, mais absente à moi-même, je ne ressens rien. Une vieille dame a les traits comme sculptés par une serpe. Ses yeux clairs témoignent d'une espérance sans faille. Elle m'attire à elle et me tend un dessin symbolisant le sacrement de réconciliation. Je me signe et me résigne.
Moments d'innocence
Dans un coin opposé, une famille s'agite autour d'un nouveau-né qui se fond dans la blancheur de la serviette qui l'enveloppe. Les plis de ses petits membres tout en rondeur, son nez de clown triste et ses yeux en amande noir charbon en disent long sur la nature humaine et ses premiers moments d'innocence.
En tête d'une procession, une icône de la Vierge miraculeuse de Kazan s'arrête devant les fonts baptismaux. Le prêtre arrache l'enfant à sa mère, le pose à plat sur ses deux paumes géantes et le plonge dans l'eau claire. Le mouvement balancé de la triple immersion de l'enfant désarmé s'achève sur une onction d'huile. Le bébé trempé, posé sur la serviette, a l'air étonné. La candeur de sa peau éclairée par les lumières qui l'entourent restaure la fraîcheur des fresques qui habillent les murs et qui affichent, sans aucune gêne, les stigmates du passé.
Je m'avance vers l'eau, y trempe mon visage et m'assois à même le sol pendant deux à trois heures, le regard rivé vers un ailleurs...
Lorsque je pousse la porte vers l'extérieur, l'air me gifle la face. Une prière de Soljenitsyne est affichée sur un panneau : « Lorsque les plus intelligents ne voient rien au-delà de ce soir et ne savent ce qu'ils devront faire le lendemain, c'est alors, Seigneur, que Tu m'envoies la claire certitude : Tu existes et Toi-même Tu prendras soin à ce que tous les chemins du Bien ne soient pas barrés ! »
Le ciel est à portée de main...
Étudiante en master
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