On s'y est peut-être adapté, mais la distribution actuelle des télévisions et radios donne aux communautés la haute main sur l'opinion publique. C'est aberrant. À défaut, ou parallèlement, il faut offrir à Télé-Liban, indépendamment du marché publicitaire, les moyens d'avoir une audience nationale. Investir dans Télé-Liban, ce n'est pas investir à fonds perdu, c'est investir dans le Liban. Redresser Télé-Liban est aussi important que le retour des déplacés ou que la défense des frontières. C'est le rempart contre l'implosion. Le ministère de l'Information est, à ce stade de notre vie nationale, un ministère de salut public, un collaborateur indispensable des ministères de la Culture et de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur. Personne ne devrait bouder ces portefeuilles. Il faut protéger culturellement le Liban de l'influence centrifuge des communautés, et c'est à travers ces trois ministères qu'une bonne partie de cette tâche peut être accomplie.
Qu'on ne s'y trompe pas, le Liban est menacé dans son unité. Le processus d'épuration confessionnelle se poursuit à froid, exacerbé parfois par des incidents comme celui de Aïcha Bakkar, ce quartier de Beyrouth où sunnites et chiites se sont affrontés il y a quelques mois. De fait, depuis ces incidents, derrière lesquels on devine en filigrane le 7 mai 2008, les chiites quittent en douce le quartier, et quand les anciens ne peuvent le faire, les nouveaux ménages le font. Ils choisissent d'être avec leurs « semblables ». Autre exemple éloquent : selon un évêque, beaucoup de chrétiens de l'est de Saïda cherchent à s'installer aujourd'hui dans le Metn. Ce qui fait mal, c'est qu'avec la montée en flèche des prix des terrains, c'est de plus en plus de grandes surfaces qu'ils doivent vendre pour pouvoir acheter leurs appartements.
On peut penser qu'une partie de ce grégarisme est sans doute normal. La guerre est passée par là, et ce mouvement peut difficilement s'inverser. À condition qu'il existe, en même temps, ou que soit créée une forte référence nationale dans laquelle tous se reconnaissent.
Sur la chaîne al-Manar, une campagne est en cours pour faire de la banlieue sud une région modèle de respect des lois et règlements. Y compris dans le paiement des factures d'électricité. À la bonne heure. Et, au passage, du respect des bonnes mœurs en ce qui concerne les panneaux d'affichage. À définir. La chaîne fait de cette attitude non seulement un devoir social, mais aussi un impératif religieux. On n'est pas loin de l'injonction paulinienne de se soumettre, pour motif de conscience, aux autorités établies. Heureuse convergence.
Mais le point n'est pas là. Il est dans l'exigence de cohérence. Si l'on veut se soumettre aux lois, qu'on ne se hâte pas de stigmatiser comme « invasion culturelle », Le Journal d'Anne Frank, une jeune fille juive de 14 ans morte dans un camp de concentration durant la Seconde Guerre mondiale. De quel droit le Hezbollah fait-il pression sur une école pour qu'un manuel contenant des extraits de ce journal soit abandonné ? Si Mahmoud Ahmadinejad est négationniste, ce n'est pas une raison pour lui emboîter aveuglément le pas. Qu'on laisse à des institutions impartiales le soin d'en juger. C'est au ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur, sur un recours possible du Hezbollah, qu'une telle décision doit être prise ou pas. Voilà un exemple de ce que pourrait être la victoire du Liban sur les communautés.
De même que pour faire échec à la loi de la jungle, il faut des normes et des instruments pour en assurer l'application, de même il faut un État pour sortir de la jungle des communautés. Le jour même où l'affaire du Journal d'Anne Frank était connue et au nom de la liberté d'opinion, le Hezbollah protestait contre l'arrêt de la retransmission par des satellites arabes de programmes diffusés en Iran. Il faut savoir ce qu'on veut et surtout agir en conséquence.


Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve