La soirée a été marquée par un concert de l’orchestre du Staatsoper de Berlin, dirigé par Daniel Barenboïm, et une chanson traditionnelle berlinoise interprétée par le ténor Placido Domingo. Wolfgang Rattay/Reuters
Sous des parapluies blancs, Mme Merkel a franchi symboliquement d'est en ouest la Porte de Brandebourg, où passait le « mur de la honte », en compagnie notamment des présidents français et russe Nicolas Sarkozy et Dmitri Medvedev, de la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton et du Premier ministre britannique Gordon Brown. Une trentaine de pays étaient représentés, à commencer par les anciennes puissances qui occupèrent l'Allemagne après 1945 : États-Unis, Russie, Grande-Bretagne et France. Le président américain, Barack Obama, a créé la surprise en intervenant via un message vidéo. « Peu d'entre nous auraient prédit qu'un jour l'Allemagne unie serait dirigée par une femme venue du Brandebourg (ex-RDA) ou que son allié américain serait dirigé par un homme d'origine africaine, mais la destinée humaine est ce que les hommes en font », a déclaré M. Obama.
Tandis qu'Angela Merkel prônait un nouvel « ordre mondial » multipolaire pour résoudre les problèmes actuels comme le terrorisme, en invitant les États-Unis à abandonner de leurs compétences au profit d'organisations internationales, Mme Clinton a appelé l'Europe et l'Amérique à de nouveaux efforts pour « renverser les murs » de l'intolérance religieuse. Nicolas Sarkozy a invité à « abattre les murs qui à travers le monde divisent encore des villes, des territoires, des peuples », et Gordon Brown à « la fin de la prolifération nucléaire, de la pauvreté extrême et de la catastrophe climatique, grâce à la force des peuples unis dans un effort commun ». Dmitri Medvedev a lui aussi appelé à « répondre ensemble aux menaces actuelles, nous serrer les coudes contre le terrorisme, surmonter ensemble la crise qui nous touche ». À Moscou, le Premier ministre Vladimir Poutine a vu dans la chute du Mur « une date spéciale (...) sans doute pour le monde entier », qui a permis à l'Allemagne de « tirer un trait sur un passé douloureux », mais a signifié pour la Russie « recommencer presque à zéro, dans des conditions très difficiles ». Enfin, dans un communiqué diffusé par son bureau, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a salué les citoyens ordinaires qui ont pris part à la chute du Mur, affirmant que « leur histoire demeure à ce jour une source d'inspiration ».
La soirée de fête s'était ouverte avec un concert de l'orchestre du Staatsoper de Berlin qui a joué sous la baguette de l'Israélo-Argentin Daniel Barenboïm : Wagner et Schönberg, notamment, et une chanson traditionnelle berlinoise interprétée par le ténor Placido Domingo que le prestigieux parterre a accompagné en claquant des mains. Après les discours officiels, l'ex-dirigeant polonais Lech Walesa a fait basculer le premier d'un millier de dominos en polystyrène, hauts de 2,5 mètres et peints par des amateurs du monde entier : leur chute en cascade a symbolisé l'écroulement du Mur. Sous les vivats de la foule et les lumières des projecteurs, la chute des dominos a créé l'effet d'un long serpentin coloré. La soirée devait se clore avec le chanteur Bon Jovi.
Acclamée par des Allemands et des touristes enthousiastes, Mme Merkel avait franchi dans l'après-midi un autre lieu symbolique du Mur, le pont de la Bornholmer Strasse, l'un des premiers postes-frontières ouverts le 9 novembre 1989, en compagnie de M. Walesa et du dernier dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev. Le pont était décoré de grandes photos en noir et blanc montrant les scènes de liesse, et la foule scandait comme à l'époque « Nous sommes le peuple ! » (voir par ailleurs). La chancelière, qui a grandi en RDA et dont la carrière politique a commencé avec la fin du Rideau de fer, a rappelé ces derniers jours à quel point la disparition du Mur l'avait prise par surprise : « Même dans les années 80, je n'aurais jamais cru que le Mur tomberait de mon vivant. » M. Gorbatchev a, lui, reconnu n'avoir pas vu venir la chute du Mur. L'ancien chancelier allemand Helmut « Kohl et moi avons pensé que cela ne se produirait pas avant le XXIe siècle. Nous n'avons vraiment pas été clairvoyants », a-t-il affirmé. Mais « c'était à prévoir que cette époque allait se terminer », a-t-il ajouté.
Le 9 novembre 1989, le régime communiste de RDA, sous la pression des manifestants réclamant la liberté, s'était résolu à laisser voyager librement ses ressortissants à l'étranger. La foule s'était alors ruée vers les postes-frontières et les gardes, débordés, avaient levé les barrières. Allemands de l'Est et de l'Ouest s'étaient alors retrouvés dans une nuit de liesse, pendant que les premiers coups de marteau ébranlaient le Mur.
Les chefs d'État et de gouvernement ont profité de ce jour de retrouvailles pour des rencontres en coulisse sur des sujets chauds et dîner ensemble à la chancellerie. Le peuple de Berlin, lui, était à la fête dans la rue, venu bien plus nombreux que pour les dix ans de la chute du Mur en 1999, quand la fracture Est-Ouest alors récente restait mal cicatrisée.

