Ce qui est sûr, c'est que les salaires trop bas ne favorisent pas, au sein de l'administration, l'immunité des fonctionnaires face à des tentations auxquelles il est parfois impossible de résister. Pourtant, certains choisissent de le faire, de s'immuniser, coûte que coûte. « Le climat général est à l'augmentation de la corruption. Surtout au vu de la période difficile que nous traversons depuis 2005. Mais ce qu'il faut dire, c'est que parfois le citoyen, de par son attitude, favorise et facilite la corruption. » Preuve en est : ce sont les fonctionnaires de 3e et 4e catégorie qui se font le plus d'argent et avec une rapidité fulgurante. « Que voulez-vous qu'un honnête juge se dise lorsqu'il voit ces fonctionnaires arriver sur leur lieu de travail dans des véhicules quatre fois plus luxueux que le sien ? » note une personne quotidiennement confrontée à ce genre de situations. « Parfois, certains ont quand même le sens des responsabilités et informent les autorités concernées des irrégularités qu'ils ont pu remarquer alors qu'ils tentaient de mener à bien une formalité », raconte cet homme. « La période que nous traversons actuellement me rappelle étrangement celle d'Ismaïl Haqi Bacha qui, juste avant l'effondrement de l'Empire ottoman, a pris la fuite en prenant soin d'emmener avec lui rien de moins que le trésor de l'Empire. »
Cet autre témoin quotidien de la corruption à grande échelle déplore l'inertie de la justice. Car si les organismes de contrôle affirment remplir leur mission - avec les moyens de bord, car nombre de ces institutions souffrent soit d'un nombre insuffisant de fonctionnaires, soit de vacances temporaires interminables au niveau des postes-clés, soit encore d'un déficit important d'experts techniques capables de mener à bien des enquêtes qui peuvent s'avérer quelquefois d'une grande technicité -, la plupart des dossiers, bouclés jusque dans les moindres détails, sont « oubliés » dans un tiroir sous la pression d'une partie politique influente.
Ce qu'il faut noter, c'est l'égale répartition du fléau sur l'ensemble de l'échiquier politique. L'homme ne sait pas très bien, dans ces conditions, s'il faut « souhaiter la naissance d'un nouveau cabinet ou non ». Une déclaration pour le moins choquante, mais il s'empresse de s'expliquer : « En l'absence d'un gouvernement, la plupart des rouages de l'État sont bloqués. Il devient donc beaucoup plus difficile d'en vider les caisses. En même temps, sans gouvernement, la protection des fonctionnaires chargés de surveiller la transparence au niveau de l'État est très mal assurée. » Et de renchérir : « Lorsque je reçois des menaces par téléphone, je dois moi-même entreprendre ma petite enquête et user de mon réseau personnel pour tenter de faire la lumière sur l'auteur de ces menaces. Sous un gouvernement d'expédition des affaires courantes, cela devient beaucoup plus dangereux pour nous. »
L'homme assure que « rien n'a changé, ni sous le dernier gouvernement ni sous le gouvernement de 2005. À titre d'exemple, personne n'a demandé, par le biais d'une circulaire, une liste des dossiers gelés aux différents ministères publics... Les institutions de contrôle n'ont aucune stature. L'ère de l'ancien président de la République Émile Lahoud avait cela de bien que ce dernier risquait de vouloir se défouler en décidant de manière soudaine, sans prévenir, d'arrêter des personnes coupables de corruption. Aujourd'hui, plus personne ne s'inquiète de cette éventuelle possibilité ». Concernant les dossiers d'ores et déjà transférés devant les ministères publics concernés, « certains ont bougé depuis 2008. Cela a repris un tout petit peu. Mais il faut souvent profiter de la mutation d'un juge pour faire bouger un dossier épineux. Parfois, même avec les aveux du suspect, le dossier est classé ».

