Mais en fait, il y a une bien plus grande diversité d'idées que ce que l'on voudrait bien nous faire croire. Les lauréats 2009 du prix Nobel d'économie sont deux chercheurs dont le travail consiste à explorer des approches alternatives. Les sciences économiques ont généré une multitude d'idées dont bon nombre prétendent que les marchés ne sont pas nécessairement ni efficients ni stables, ou que l'économie, et notre société, n'est pas correctement définie par les modélisations standard d'équilibres compétitifs utilisés par la majorité des économistes.
Pour les économistes comportementalistes, par exemple, les acteurs du marché se comportent souvent de manière peu rationnelle. De la même manière, l'approche économique des moyens modernes d'information montre que même si les marchés sont compétitifs, ils ne sont presque jamais efficients si l'information est imparfaite ou asymétrique (certaines personnes ont une information que d'autres n'ont pas, comme ce fut le cas lors de la récente débâcle financière) - en fait, c'est toujours.
De nombreuses études ont permis de démontrer que même si l'on utilise les modèles de l'école de pensée économique dite des « attentes rationnelles », les marchés ne se comporteraient pas de manière stable, et qu'il peut y avoir des bulles des prix. La crise a vraiment permis de faire la preuve du comportement souvent irrationnel des investisseurs ; mais les failles dans le raisonnement des attentes rationnelles (dont certaines hypothèses cachées comme celle assumant que tous les investisseurs bénéficieraient des mêmes informations) étaient évidentes bien avant la crise.
De la même manière que la crise aura relancé le débat sur le besoin de régulation, elle aura aussi permis de redynamiser l'exploration de nouveaux courants de pensée qui permettraient de mieux appréhender le fonctionnement si compliqué de notre système économique - et qui, peut-être, permettront de développer des politiques qui empêcheront que ne se répète une telle situation de crise.
Fort heureusement, alors que certains économistes soutenaient l'idée de marchés autorégulés, totalement efficients et qui se maintiennent toujours en plein emploi, d'autres économistes et spécialistes des sciences sociales ont étudié un grand nombre d'approches différentes. Parmi elles : les modélisations à base d'agents, qui encouragent la diversité des circonstances, les modélisations de réseau, qui se concentrent sur l'interaction complexe des entreprises (telles que celles qui facilitent les faillites en cascades), un regain d'intérêt pour le travail trop vite oublié de Hyman Minsky sur les crises financières (dont la fréquence a augmenté depuis qu'a débuté la dérégulation il y a quelques 30 ans), et des modèles innovants qui tentent d'expliquer les dynamiques de la croissance.
Un des aspects les plus intéressants des sciences économiques actuellement est le rapprochement qui s'opère avec le travail des psychologues, des politologues et des sociologues qui alimentent la réflexion des chercheurs. Il y a aussi beaucoup à apprendre d'une meilleure connaissance de l'histoire économique. Malgré tout le vacarme fait autour de l'innovation, il faut bien admettre que cette crise financière est remarquablement similaire aux précédentes, si ce n'est que la complexité des nouveaux produits financiers a quelque peu voilé la transparence et alimente les inquiétudes sur ce qui aurait pu se passer s'il n'y avait pas de plans de relance gouvernementaux.
Les idées ont leur importance, peut-être autant si ce n'est plus que l'intérêt personnel. Nos régulateurs et nos élus ont été pris en otages politiquement : la dérégulation rampante et l'incapacité d'adapter la structure de régulation aux nouveaux produits a fortement servi ces intérêts particuliers sur les marchés financiers. Mais nos régulateurs et nos politiciens ont aussi été pris en otages intellectuellement. Ils devraient pouvoir accéder à un réservoir d'idées plus important et plus solide.
Il est donc très intéressant, dans ce contexte, d'entendre la récente annonce faite par George Soros de l'Université d'Europe centrale à Budapest à propos de la création d'une Initiative, fortement dotée, pour une nouvelle pensée économique (INPE) dont l'objectif est de soutenir ces nouvelles idées si intéressantes. Des bourses de recherche, des symposiums, des conférences et une nouvelle revue sont autant d'outils qui vont encourager l'éclosion de nouvelles idées et d'efforts de collaboration.
L'INPE a toute latitude tant sur le plan du contenu que sur le plan stratégique, et l'on peut espérer que ce projet réussira à attirer d'autres sources de soutien supplémentaire. Le seul engagement de cette initiative sera pour une « nouvelle pensée économique », au sens le plus large. Le mois dernier, Soros a réuni un groupe remarquable d'économistes de tous bords de la sphère économique, investis tant dans la théorie que dans la politique économique, de gauche comme de droite, jeunes et moins jeunes, membres de l'establishment ou non, et ce afin de discuter des besoins et des perspectives d'une telle initiative, et des modalités de sa mise en œuvre.
Un des courants dominants de la pensée économique de ces trente dernières années consistait à construire des modèles qui assumaient que les marchés fonctionnaient parfaitement. Cette hypothèse a éclipsé tout un pan de recherches qui permettraient d'expliquer pourquoi les marchés ne fonctionnent pas toujours parfaitement - pourquoi, en effet, y avait-il autant de défaillances des marchés.
Mais la bourse aux idées fonctionne aussi d'une manière qui n'est pas toujours idéale. Dans un monde où l'homme est faillible et dans lequel la compréhension de la complexité de l'économie est imparfaite, l'INEP porte en elle la promesse de poursuivre l'étude de courants de pensée alternatifs - et donc d'améliorer ne serait-ce que cette imperfection si coûteuse des marchés.
* George Akerlof, ancien Prix Nobel d'économie, est professeur d'économie à l'université de Californie à Berkeley. Joseph E. Stiglitz, professeur à l'université de Columbia, récipiendaire du prix Nobel d'économie en 2001, est à la tête de la commission Mesures de la performance économique et progrès social.
© Project Syndicate, 2009.
Traduit de l'américain par Frédérique Destribats

