Avec l'approbation affichée d'une partie des acteurs extérieurs, dont le souci majeur - on les comprend - n'est point de régler les problèmes du Liban en profondeur, mais simplement de faire en sorte que ses turbulences ne dépassent jamais une certaine limite, le Premier ministre désigné s'est donc attelé à la tâche de mettre sur pied une équipe ministérielle correspondant au profil dessiné.
Quatre mois plus tard, le bébé est toujours en gestation.
Que cet échec ait des causes multiples et complexes, nul ne saurait en douter. Mais que tirer du fouillis d'explications et d'analyses changeantes livrées au quotidien et de toutes parts à une opinion passablement blasée ?
Un jour, on évoque la course effrénée aux portefeuilles et on explique que ce qui bloque la machine, c'est l'attribution du ministère des Télécoms, dont la valeur stratégique est notoire. La veille, le nœud résidait encore dans la personne du titulaire sortant de ce ministère. Et le lendemain, on écarte ces considérations devenues risibles pour reparler des vraies entraves, celles qui sont posées de l'extérieur.
D'aucuns chantent les louanges d'un rapprochement interarabe, dont on ignore pour le moment s'il est réel ou pas, pour rétablir la cote des obstacles intérieurs. D'autres balayent cet argument en avançant la théorie selon laquelle ce rapprochement n'a pas convenu à tout le monde et, qu'en conséquence, les parties lésées, tant extérieures qu'intérieures, continuent naturellement de mettre des obstacles à la formation du cabinet.
Et à côté de ces explications, il y a bien entendu les sempiternels échanges entre les deux camps sur ce que dit et ne dit pas la Constitution, sur la nature du système politique libanais, etc.
Cependant, ces quatre mois de blocages divers, de tergiversations, de passages à vide et de vagues alternantes d'optimisme et de pessimisme (pas dans l'opinion, qui a plutôt tendance à se stabiliser dans la seconde) ont contribué à forger quelques certitudes, qu'il serait peut-être utile d'énoncer lorsqu'on s'efforce de baliser la suite du chemin.
Certes, il se trouvera toujours au Liban des gens pour contester ces certitudes, même s'il s'agit quelquefois de véritables lapalissades. Et c'est d'ailleurs ici que réside le cœur du problème et la première de nos certitudes :
1 - Dans ce pays, presque tout est permis : un homme politique peut, par exemple, décréter que son gendre a « réussi » au ministère dont il avait la charge, même lorsque ce gendre vient d'être personnellement désavoué par ses électeurs, lesquels, à en croire tous les manuels de science politique, sont censés décider eux-mêmes qui a réussi et qui a échoué.
2 - La marche des institutions, loin d'être régulée par le droit, n'obéit qu'à la seule logique des rapports de force sur le terrain : ainsi, l'exigence d'un gouvernement d'union nationale n'est pas le fruit d'une disposition constitutionnelle, ni écrite ni orale. Elle est simplement la traduction d'un état de fait dans lequel le parti-État, même battu aux élections, demeure incontournable, à cause d'abord de son emprise policière, politique, économique et sociale sur « son » public et, ensuite, de la menace latente que constitue son arsenal pour les autres Libanais.
3 - Les enchères politiques ne connaissent aucune limite : il est arrivé, par exemple, qu'un parti politique réclame une représentation au gouvernement proportionnelle à son poids à la Chambre. Un député de cette formation, tout en admettant qu'une telle doléance n'a rien de constitutionnel, se demande, le plus sereinement du monde, pourquoi son parti n'aurait pas le droit de faire des propositions « extraconstitutionnelles ». Ainsi, lorsque le texte est trop clair pour ouvrir la voie à des interprétations contradictoires, il ne reste plus qu'une chose à faire : rendre la Constitution optionnelle ! Et après cela, quand, dans le cours des négociations, on finit par abandonner cette condition, on parle de cet abandon comme d'une grande et généreuse concession.
Demain, un homme politique proposera peut-être de faire élire « extraconstitutionnellement » un président de la République pour chaque caza, avant de retirer sa proposition et d'exiger des compensations pour sa noble concession.
4 - Le mensonge est roi : ceux-là même qui, toutes ces dernières années, hurlaient contre la mentalité de l'État-ferme et du partage du fromage, se révèlent aujourd'hui être les plus calés dans le sordide bazar des portefeuilles ministériels.
Il existe bien d'autres certitudes encore : par exemple, celle du parti-État qui se dissimule derrière les gesticulations de son allié démagogue pour faire passer sa politique et celle du démagogue qui surfe sur la politique du parti-État pour se faire une bonne santé.
Le Liban n'est pas plus ingouvernable qu'un autre État. Il y a simplement quelques-uns, à l'intérieur comme à l'extérieur, qui sont prêts à tout pour le rendre tel.


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