C'était les années 60 et 70, le temps des fleurs et des festivités. Le Saint-Georges était à Beyrouth ce que la tour Eiffel était à Paris, un symbole aux yeux du monde. Un repère et une référence. Et l'hôtel d'abord, construit à la fin des années 1920 pour le compte de la Société des grands hôtels du Levant et dessiné, en forme de bateau, par l'architecte Auguste Perret. Deux étages, une cinquantaine de chambres et en sous-sol « Le Bain Saint-Georges », un centre balnéaire avec vingt cabines et 40 mètres carrés de plage, qui fut inauguré le 25 juin 1932. L'hôtel, quant à lui, ouvrira ses portes le 3 octobre suivant. Le bar sera à la hauteur de sa légende et de ses habitués. Tous les journalistes du monde, les politiciens et les espions, dont le fameux Kim Philby, avaient leur place, leurs secrets et leurs rites, retenus par un barman à la fois discret et efficace.
En 1936, le jeune Michel Nader ouvre le Saint-Georges Yacht Motor Club avec 24 cabines et des abonnés triés sur le tas. 11 livres libanaises d'abonnement saisonnier pour ces messieurs contre 9 pour ces dames. En 1951, le club s'agrandit et propose soixante cabines. Les consommations et les repas préparés à l'hôtel sont servis à la cafétéria de la page dès 1954. L'heure de gloire a sonné. Le club devient un lieu mondain, sportif et festif. De nombreux championnats de ski nautique y sont organisés, dont le championnat du monde en 1955. Il faudra attendre 1968 pour pouvoir plonger dans la piscine. Le club devient également un décor idéal où sont tournés des films arabes et internationaux. Dans les années 1960, l'hôtel compte 4 étages, une centaine de chambres et de nombreuses suites. Jean Royère vient insuffler son talent et sa griffe dans la décoration et la création des meubles En 1963, enfin, l'espion Philby part se réfugier en Union soviétique. La légende veut qu'il prenne la fuite par mer, du Saint-Georges... Le célèbre auteur Jean Bruce sera très inspiré par les ambiances libanaises et sortira un OSS 117 au Liban, qui connut un grand succès.
Témoignage
Mais revenons à Marie, dont les souvenirs personnels remontent à la fin des années 60. Marie qui n'a jamais manqué à l'appel, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il tombe des bombes ou qu'une courte trêve sonne le glas. En hiver, Marie, qui ne s'est jamais marié, « pas de nassib, j'étais coincée ici ! » se repose les jours de semaine, et offre ses services les samedis dimanches, pour les téméraires qui aiment braver les intempéries. « Je suis née, confie-t-elle en vraie Beyrouthine, dans une maison située entre le Saint-Georges et le Martinez. » Son emploi de temps n'a jamais varié, durant toutes ces heures de service où elle a travaillé au service de Michel Nader « il a tout crée », de Serge et Patsy et puis de Fadi Khoury, qui a tenu, pour des raisons également sentimentales, à la garder à ce poste, lorsqu'il reprend le Saint-Georges Yacht Motor Club fin des années 90. Elle arrive vers 8 heures 30. Nage, quand elle le peut, elle le fait jusqu'à présent. Puis, à 9 heures, Marie au garde-à-vous, Marie qui reçoit avec en prime un café pour les habituées. Dans son antre où elle distribuait autrefois des clefs, puis des cintres pour y suspendre les habits, tout se disait, les amitiés, les amours, les passions, les infidélités. Attentive mais discrète, « je savais quand un homme mentait à sa femme, quand des aventures se tissaient, mais je n'en ai jamais parlé à personne ». Durant les sombres années de guerre, Marie est touchée à la hanche. « Je portais une jupe blanche. Plus de peur que de mal, je m'en suis diablement bien sortie ! Aujourd'hui, poursuit-elle, plus amère, un grand nombre de clients se déshabille dehors. Les gens et les habitudes ont changé. C'est regrettable, conclut-elle, que les conflits actuels aient ainsi « étouffé » le club et stoppé la reconstruction de l'hôtel. « C'est comme si les lumières d'avant s'étaient éteintes. La musique, et une certaine légèreté aussi. »

