Progressivement, ce dépotoir s'est transformé en une véritable malédiction pour la ville. Comme animé d'une vie propre, il s'est mis à empoisonner l'air de Saïda, avec une fâcheuse tendance à s'effondrer par pans entiers dans la mer. Comment pourrait-il en être autrement ? Situé directement sur la plage sans aucune couche de protection, il subit une érosion au niveau de sa base. Régulièrement, les plages de Saïda, mais aussi de Rmeilé et jusqu'à Jiyeh, qui sont parmi les plus belles du pays, se trouvent inondées d'ordures visibles et invisibles.
Autre désagrément du dépotoir : des incendies y éclatent tout le temps. Ils peuvent être dus au méthane dégagé par les déchets, mais ils sont le plus souvent provoqués par un groupe de « bénéficiaires » du dépotoir, qui se sont installés à son flanc et trient à leur façon les ordures. Souvent, ils incinèrent à même le site des pneus ou des fils électriques pour en extraire le métal qu'ils revendent.
Dernièrement, certains d'entre eux ont allumé un incendie qui s'est poursuivi plusieurs jours et qui a résisté tant aux efforts des pompiers qu'à la pluie. Le comble, c'est que leur identité est connue et qu'ils ont été arrêtés... puis relâchés quelques heures plus tard.
Enfin, le dépotoir se fait vieux et a désormais des rides, ces énormes fissures qui le parcourent et qui sont les signes très clairs des futurs effondrements. Ceux-ci menacent d'être monstrueux si l'on en croit les déclarations alarmistes de la municipalité ces derniers jours. Or, comme tout dépotoir sauvage, il est facile de se rendre compte qu'on trouve dans celui-ci tout et n'importe quoi : déchets domestiques, hospitaliers, d'abattoir... Un beau cocktail qui se retrouve dans l'eau. De quoi être fier !
Paniquée par ce fardeau de plus en plus lourd, la municipalité de Saïda, qui n'en est pas à son premier appel au secours, a haussé le ton, décrétant cette semaine « l'état d'urgence environnemental ». On comprend bien son désarroi face à un problème devenu trop grand pour la ville, mais qui peut s'empêcher de penser que ce statut « d'état d'urgence environnemental » ne vient un peu trop tard ? Que vont changer les mots ?
Les rivalités politiques et familiales ne sont pas un secret dans la capitale du Sud. Et elles ne datent pas d'hier. Que le président de la municipalité soit d'un bord politique et les députés d'un autre joue certainement en défaveur d'une solution rapide à ce vieux problème. Comment expliquer autrement le fait qu'un projet de fermeture du dépotoir et de construction d'une usine de traitement des déchets, dont le financement était assuré depuis des années par la Fondation al-Walid ben Talal, n'ait jamais vu le jour ?
Combien d'autres problèmes écologiques (et autres d'ailleurs) attendent depuis des années la mise en place de solutions pourtant évidentes, à cause de rivalités entre forces politiques ou entre individus ? Empêcher des rivaux politiques de marquer des points est une pratique courante au Liban. Elle devient aberrante quand le retard nuit si clairement à l'intérêt public.
Qui, des uns comme des autres, rendra à la population tout ce temps perdu, ces Sidoniens qui souffrent dans leur chair de cette pollution ?

