« Les grandes puissances et les États de la région ne cesseront pas d'utiliser le Liban, mais un accord entre Libanais (sur un gouvernement d'union nationale) permettrait de limiter leur marge de manœuvre » : présentée de cette manière, cette réflexion du numéro deux du Hezb, Naïm Kassem, ne peut que recueillir tous les suffrages. Cela paraît être l'évidence même.
Hélas ! Il y a un os. C'est que « l'accord » dont il est question ici, loin d'avoir pour effet de repousser les ingérences extérieures aux frontières du Liban, est bien au contraire du genre à les appâter de plus belle.
Supposons, pour les besoins de l'analyse, que l'on assiste à une embellie et que le Premier ministre désigné décide, sous prétexte d'union nationale, d'aller jusqu'au bout de la logique de l'opposition et accepte, les yeux fermés, de la gratifier des portefeuilles et des ministres qu'elle souhaite, dans le cadre de la formule convenue (les 15/10/5), de quelle nature serait l'accord ainsi conclu ?
S'agirait-il d'une entente sur le programme politique du gouvernement ? Sur les réformes à entreprendre ? Sur la stratégie militaire de l'État ? Sur ses orientations diplomatiques ? Il n'en serait évidemment rien, car l'accord en question n'aurait pas grand-chose à voir avec l'« union nationale », mais plutôt avec la « neutralisation générale ».
Du moment qu'en vertu de l'interprétation que l'opposition s'acharne à donner du système politique libanais, chacune des deux moitiés du Liban est censée neutraliser l'autre - on ose appeler cela « partenariat » -, feindre après cela l'étonnement face à l'ampleur des ingérences extérieures relève de l'hypocrisie. Une hypocrisie d'autant plus pure qu'elle est doublée, chez certains acteurs de l'opposition, d'un recours éhonté à l'autovictimisation.
Il convient d'ailleurs de préciser, à ce propos, que l'hypocrisie est loin d'être l'apanage d'un seul camp. Depuis le 7 mai 2008, et sous prétexte de ne pas entraîner le pays dans la guerre civile, responsables sunnites et chiites évitent autant que possible de s'invectiver à découvert. Du coup, c'est le général Michel Aoun, et accessoirement son gendre, qui devient la cible idéale des attaques, dans la mesure où le risque est moindre. La boucle est bouclée, car, justement, rien ne saurait mieux arranger les affaires du général, toujours soucieux de soigner son image de justicier au service des causes chrétiennes, que d'être pris pour cible...
Mais pour en revenir à l'argumentation du Hezbollah, le plus regrettable dans l'affaire, c'est qu'il n'est pas dit que la conclusion d'un « accord sur la formation d'un gouvernement d'union nationale » ou plutôt, pour appeler les choses par leur nom, sur la perpétuation de la paralysie de l'État, serait préférable à un désaccord.
Ce ne sont certainement pas les humeurs cyclothymiques d'un Walid Joumblatt qui pourront nous éclairer à ce sujet. Une de fois de plus, c'est le même Naïm Kassem qui fournit la réponse ; implacable, certes, et pourtant livrée sur le mode lénifiant. Pour lui, « la formule du gouvernement d'union nationale a déjà fait ses preuves pour ce qui est du maintien de la stabilité et de la sécurité » dans le pays. Bien entendu, il veut parler du cabinet sortant.
En effet, depuis le compromis (ou la compromission, c'est selon...) de Doha, le Liban respire à nouveau. Mais c'est à peu près tout ce qu'il lui est permis de faire. Certes, on a fini par élire un président et on ergote sans fin sur ses prérogatives constitutionnelles. Mais la vraie question est ailleurs, car avec ou sans prérogatives, que lui laisse-t-on à présider ?
Des élections ont bien eu lieu et dans des conditions de sécurité acceptables. Mais c'était peine perdue, puisque, de toutes les manières, on fait tout pour discréditer le choix des électeurs, tantôt par l'invocation d'une mauvaise loi électorale et tantôt par l'existence d'une « majorité populaire » différente de la majorité parlementaire. Sans parler des turpitudes constitutionnelles, comme la transformation du gouvernement en une mini-Assemblée par la représentation proportionnelle en son sein des blocs parlementaires.
Non. Le Hezbollah a raison, le Liban n'a droit qu'à respirer de temps en temps, à vivre une année entière sans attentats ni voitures piégées, à bénéficier d'une bonne saison touristique sur deux ou trois, à s'éviter des 7 mai...
Et comme le dit sans le dire Naïm Kassem, un tel luxe se paie. Sauf qu'à « la bourse ou la vie », formule trop primitive, on a substitué « le pouvoir ou la paix ».
Il faudra donc que Saad Hariri passe à la caisse... qui ne se trouve pas à Rabieh et encore moins à Batroun. Tout le monde sait où elle se trouve. Après tout, il faut bien que les armes du Hezbollah servent à quelque chose.


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