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Nos lecteurs ont la parole

II – L’impunité généralisée et la négation de l’État

Par Pr Mounir CHAMOUN
Vient ensuite, parmi les facteurs qui ont empêché l'édification de l'État, l'impunité totale dont ont bénéficié certaines personnes, certains partis et quelques mouvements politiques, devant les enrichissements flagrants et illégaux, devant les actes criminels, individuels ou collectifs commis par des repris de justice connus, et devant un grand nombre de crimes contre l'humanité (voir L'Orient-Le Jour du 15 septembre 2009).
Je pense à l'assassinat des quatre juges à Saïda, de toutes les autres liquidations d'hommes politiques ou militaires, au grand jour, plus récemment, le pilote officier en mission abattu dans son hélicoptère. Devant tous ces faits, la justice est restée honteusement paralysée et le pouvoir exécutif quasiment muet. Impunité donc à tous les niveaux, face aux crimes et aux massacres durant la sale guerre civile, impunité devant le trafic des armes ou leur introduction illégale dans le pays, des déchets nucléaires importés au Liban et enterrés dans certains lieux, parfois en pleine ville comme à Bir Hassan. Plus récemment la plus scandaleuse des impunités aura été le blanchiment moral du président de l'Assemblée nationale qui retrouve, après avoir fermé la Chambre et bloqué la vie parlementaire durant près de deux ans, son perchoir, au mépris de toute alternance démocratique, avec un suffrage gratifiant de 90 voix. Et l'opposition plurielle qui bloque le centre-ville en en détruisant l'économie durant de longs mois, se retrouve, finalement, faire un cadeau à la nation après les accords de Doha, en levant ses campements et en rouvrant les voies de circulation du cœur de la ville.
L'impunité qui érode et détruit se traduit aujourd'hui, comme hier, par un ensemble de manœuvres politiques de bas étage, face à des échéances nationales plus que cruciales : hier une présidence de la République laissée vacante tout un semestre, aujourd'hui la formation d'un gouvernement à la merci de caprices et d'entêtements, notamment ceux de celui qui proclame « l'État c'est moi » sans donner à cet aphorisme du Roi soleil son sens fédérateur. Ce sont les nominations à des postes-clés prises dans l'étau des contradictions d'allégeances confessionnelles et étrangères. Le paroxysme de l'erreur qui détruit systématiquement désormais et l'État et la démocratie, comme l'ont souligné avant moi certains politologues, c'est l'invention de deux hérésies ou aberrations constitutionnelles : la démocratie consensuelle et la formation d'un gouvernement d'union nationale, annulant ainsi, sous le couvert du partage, les résultats de la dernière consultation populaire et rendant ainsi le pays proprement ingouvernable.
Tout cela ébranle les esprits libres et les place devant l'absurde, l'arbitraire de la non-décision véritable et de ce fait, devant l'impotence politique avérée. Où est donc l'État qui tranche, le pouvoir qui sanctionne, qui protège, qui sécurise ? Où est l'État à qui le citoyen serait heureux de faire allégeance et qui lui procurerait, en retour, un respect de lui-même et des autres ?

L'incivisme, effet de l'absence de l'État
Faut-il ajouter à ce tableau déjà bien noir, tout le reste, à savoir l'incivisme notoire du citoyen, conséquence directe de l'absence de l'État et de ses carences, qu'il s'agisse de la circulation routière, de la corruption immodérée dans les services administratifs, en particulier le cadastre et les services fonciers, l'état dégoûtant des lieux publics et des sites historiques et archéologiques, l'organisation urbaine déficiente de certains centres- villes, à Beyrouth comme en province, le non-paiement des factures d'électricité dans certaines régions du pays, l'absence des forces légales dans les fameux « carrés sécuritaires » et tous les problèmes inhérents à la distribution de l'eau ? En réalité tout cela devrait alimenter la complainte des citoyens. S'il n'en est rien, c'est pour deux raisons principales : blasé, le citoyen moyen estime inutile de réagir par méfiance à l'égard des responsables politiques et à leur inertie ; le seuil de tolérance de ce même citoyen est devenu tel qu'il trouve possible de s'adapter à toute situation de contrainte ou de privation. Le résultat ne se fait pas attendre et il est surtout perceptible dans les réactions des jeunes : quand on ne se sent pas protégé ici, on va ailleurs, dans un pays où on se sent reconnu comme un être libre ayant obligations et droits. Dans un éditorial d'un quotidien arabe du lundi 24 août, le journaliste le soulignait bien en parlant des jeunes Libanais venus pour des vacances, et qui, « demain, rentreront dans des pays où les feux rouges sont respectés, où les droits élémentaires sont reconnus et où ils se sentent en sécurité ». Quant à moi, je cite volontiers à ce propos les affirmations des philosophes des Lumières : « Le jour où la Loi est née, la liberté naquit » (Rousseau), « La liberté consiste à ne dépendre que des Lois » (Voltaire). Pour nous, il ne faudrait pas que l'État de droit et des institutions reste un projet sans cesse remis au lendemain. Il s'agit, en réalité, moins de construire l'État que de le restaurer, de le redresser et de l'imposer à tous, fermement, comme seule solution salutaire et égalitaire.
Vient ensuite, parmi les facteurs qui ont empêché l'édification de l'État, l'impunité totale dont ont bénéficié certaines personnes, certains partis et quelques mouvements politiques, devant les enrichissements flagrants et illégaux, devant les actes criminels, individuels ou collectifs commis par des repris de justice connus, et devant un grand nombre de crimes contre l'humanité (voir L'Orient-Le Jour du 15 septembre 2009).Je pense à l'assassinat des quatre juges à Saïda, de toutes les autres liquidations d'hommes politiques ou militaires, au grand jour, plus récemment, le pilote officier en mission abattu dans son hélicoptère. Devant tous ces faits, la justice est restée honteusement paralysée et le pouvoir...
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