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Nos lecteurs ont la parole

I.- Le démembrement progressif de la structure de l’État

Par Pr Mounir CHAMOUN
L'un des propos les plus étonnants dans le discours politique actuel, c'est l'affirmation constante de responsables de tous bords de la nécessité de construire l'État, un État de droit et des institutions, un État fort, sécurisant et contenant, pour l'ensemble des citoyens. On ne parle pas de restaurer l'État, mais bien de le construire. Il y a là un aveu explicite que depuis 1943, il n'a jamais été procédé à cette construction, malgré certaines normes démocratiques et républicaines définies et partiellement appliquées sous le mandat français. Il est donc question, aujourd'hui, d'ouvrir un chantier en quelque sorte « constituant » au moment où les clivages politiques, idéologiques et particulièrement communautaires ou confessionnels sont à leur paroxysme. Dans les premières années de l'indépendance du pays, le reproche constant adressé aux dirigeants de l'époque consistait à leur dire qu'ils avaient transformé le pays en une immense ferme (« mazra'a ») où régnaient souverainement népotisme, corruption et clientélisme de bas étage, séquelles d'une mentalité tribale au carrefour du féodalisme et du paternalisme tyrannique. Le tout soldé par une violation de la fragile première Constitution pour faire réélire le premier président de la République indépendante pour un second mandat non prévu par la Loi fondamentale originelle. Ce fut le premier clou dans le cercueil de la jeune République qui aura entraîné comme une addiction à faire plier cette loi au gré des caprices voraces de chaque premier magistrat, de ses intérêts partisans flagrants, personnels ou familiaux. Cet État fragile connaîtra par la suite les secousses multiples des suites du pacte de Bagdad puis des retombées du nassérisme au Liban, des troubles de 1958 et de la grave fracture conséquente. Il faut savoir gré au président Fouad Chéhab d'avoir voulu, en faisant appel à des missions étrangères, notamment françaises, établir les bases d'une véritable organisation étatique. On sait comment la dérive inhérente au chéhabisme mal géré a fini par compromettre cette belle intention instituante. À partir des années soixante-dix, les troubles réguliers avec les groupements palestiniens divers puis la déflagration généralisée de 1975 affaibliront encore davantage le pouvoir libanais et le placeront de fait, déjà, devant l'aberration de la présence d'un État dans l'État, consacrant ainsi l'agonie lente, mais sûre, de la République libanaise.

Les milices, le régime syrien et la destruction de l'État
Après ce bref rappel historique, connu de tous, j'insisterai davantage sur l'expérience amère du non-État, et la disparition progressive et effective de toute instance protectrice pour le citoyen quand, durant les événements meurtriers de 1975 à 1991, nous avons été tous pris en otages par les milices de tous bords et de toutes tendances, et avons vécu sous le régime des mini-États antagonistes, négateurs de fait, et de la notion d'État et du concept de nation. Quand on parle, sous d'autres cieux, de la Constitution dans les pays d'Europe par exemple, de l'État nation, cela suppose un rapport dialectique entre la nation, fournissant les assises de l'État, et de ce dernier procurant les racines et les nervures de la nation. Dans le cas du Liban, c'est bien l'inexistence des deux qui crée la béance et qui creuse l'effroyable fossé des distances ethno-communautaires. Encouragées et soutenues par des puissances étrangères, les milices des années noires 75-91 auront été les fossoyeurs de la démocratie, de la République et de l'État. Au sommet des responsables de la destruction des structures étatiques, il faut situer le régime du voisin Hafez el-Assad, qui, après avoir piégé les formations chrétiennes en jugulant partiellement les Palestiniens puis en vassalisant honteusement d'abord le Mouvement national et les hommes liges de l'establishment politique libanais, sous la férule de ses lieutenants à Anjar, promus gouverneurs du pays du Cèdre, s'est employé à déstabiliser complètement le système de gouvernance du pays. Les trente ans de l'occupation syrienne sont responsables de toutes les formes de violation de la structure étatique, avec la complicité directe ou indirecte de beaucoup de Libanais : la représentation législative, le pouvoir judiciaire, les services de renseignements, les distorsions de l'Exécutif, le mépris des termes de la Constitution, l'emprise sur notre armée, les désordres économiques, et le pillage des richesses et des ressources de notre pays, l'armement effréné des milices à sa solde, notamment, ces derniers temps, le Hezbollah. Le Liban aura eu, durant des décennies, des présidents de la République fantoches, totalement soumis aux diktats syriens, exécutant sur place les volontés les plus injustes et les plus meurtrières du pouvoir damascène.

Prochain article : L'impunité généralisée et la négation de l'État
L'un des propos les plus étonnants dans le discours politique actuel, c'est l'affirmation constante de responsables de tous bords de la nécessité de construire l'État, un État de droit et des institutions, un État fort, sécurisant et contenant, pour l'ensemble des citoyens. On ne parle pas de restaurer l'État, mais bien de le construire. Il y a là un aveu explicite que depuis 1943, il n'a jamais été procédé à cette construction, malgré certaines normes démocratiques et républicaines définies et partiellement appliquées sous le mandat français. Il est donc question, aujourd'hui, d'ouvrir un chantier en quelque sorte « constituant » au moment où les clivages politiques,...
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