D'une manière assez inattendue cette fois, venant d'un chantre de la modération et de la concorde, le pays se retrouve face aux vieux démons de la césure culturelle, sociale, politique et mentale, c'est-à-dire des mentalités. Une fois encore, à partir d'un thème assez peu exploré jusqu'à présent, se pose la question cruciale : quel Liban voyons-nous, quel Liban voulons-nous ? Et, partant, quel régime politique, quel autre pacte national, quelle autre Constitution ? Quelle voie adopter pour qu'il y ait, enfin, brassage national et coexistence authentique plutôt que cohabitation passive et (pas toujours) pacifique ?
L'uléma Fadlallah annonce franchement la couleur. Il veut un pouvoir issu de la majorité populaire, démographique, et non plus de la majorité parlementaire. En raccourci, cela signifie qu'il opte pour le clausus numerus et contre le pluralisme.
Le Premier ministre désigné, Saad Hariri, lui a répondu, sans le nommer, en déclarant lors d'un iftar : « La coexistence entre les chrétiens et les musulmans recèle, à nos yeux, le sens même de ce message au monde qu'est le Liban. Un lieu de rencontre et de dialogue ayant pour enseigne la parité égale pérenne, solidement assise, entre les chrétiens et les musulmans. Cela, quels que soient les nombres et la démographie. »
La Constitution de Taëf consacre, solennellement, ces principes premiers. Tout comme elle établit un régime de démocratie commandant que la majorité gouverne et que la minorité s'oppose. Mais une fraction islamo-chrétienne des Libanais va, et se comporte, contre ces règles. Elle foule l'ordre convenu aux pieds, en invoquant une hérésie, un contresens : la démocratie consensuelle. En soumettant tout, depuis l'élection d'un chef de l'État jusqu'à la composition d'un gouvernement, à la nécessité d'un accord à l'amiable préalable. Autrement dit, en rendant tout, absolument tout, l'État et la nation en premier, sujet à blocage et à paralysie.
Répétons-le, cette approche est une dénonciation violente de la Constitution libanaise, qui édicte que les décisions sont prises à l'amiable en Conseil des ministres, et, quand ce n'est pas possible, par vote. Mais prises en tout cas. Elle énumère, en outre, 14 sujets fondamentaux qui nécessitent, en cas de recours à l'urne, une majorité des deux tiers des membres composant le cabinet.
Après avoir perdu les élections, la fraction libanaise mixte précitée a inventé qu'elle les avait gagnées ! Parce que, a-t-elle allégué, elle a décroché plus de suffrages au décompte total des voix exprimées dans l'ensemble du pays. Elle a même parlé de plébiscite triomphant. À partir de cette logique, il n'est pas étonnant de constater que ce camp veuille participer au pouvoir. Et il paraît même très généreux de sa part, si l'on suit son optique, de laisser la majorité participer au gouvernement. Sous le label de cabinet d'union dont, en réalité, elle fait un cabinet de désunion, de paralysie, de blocage et de nuisance nationale, comme on l'a vu avec les nominations, avec les projets de réformes, avec les chantiers publics et avec le budget, entre autres.
En fait, ce n'est pas le poids des suffrages recueillis, ni même le surnombre démographique qui fait la force des opposants. Mais la menace, toujours sensible, toujours extrêmement pesante, des armes miliciennes dont ils disposent, et la crainte d'un 7 mai bis. À quoi s'ajoute, qui peut oublier la guerre, la hantise de voir le pays se déchirer de nouveau dans des luttes sanglantes. Car l'armement en cause est une épée de Damoclès à double tranchant, puisqu'un jour ou l'autre, les autres communautés vont vouloir se défendre, et s'armer à leur tour.

