Il fut un temps où la tutelle syrienne usait et abusait de cette arme pour accroître les divisions dans le pays et, surtout, pour tenter d'empêcher tout rapprochement entre les chrétiens - que l'on savait tous très hostiles à l'implantation des Palestiniens - et Rafic Hariri, éternellement soupçonné, en tant que Premier ministre, en tant que sunnite et en tant qu'« agent saoudo-occidentalo-impérialo-sioniste », d'être le maître d'œuvre de cette implantation.
Pour explosif qu'il soit, ce dossier n'en appelle pas moins un traitement rationnel qui mettrait fin à son utilisation comme matière inflammable dans le jeu politique interne, tout en donnant à l'État libanais les moyens de faire face au péril réel qu'il représente pour ce pays.
Mais pour espérer atteindre ce stade, il est d'abord impératif de dénoncer et de contrer l'approche démagogique, simpliste et arriérée avec laquelle la question est abordée par tout un pan de la société libanaise et, naturellement, de la classe politique.
Comme pour le problème de la corruption, c'est généralement sous l'angle de l'accusation, de l'insulte et des imprécations qu'est envisagé le thème de l'implantation, plutôt que sous celui de la recherche de solutions possibles.
Ainsi, on fait croire qu'on combat la corruption rien qu'en accusant les responsables au pouvoir d'être des « voleurs ». De même, on se présente comme un champion de la lutte contre l'implantation des Palestiniens en dénonçant à ce sujet de prétendus complots ourdis par l'étranger avec la complicité des mêmes responsables.
C'est à peu près ce langage qu'a tenu lundi dernier le général Michel Aoun, qui a succédé aux Syriens et à Émile Lahoud dans le maniement de cette arme, affirmant que la politique de l'implantation est entrée dans « sa phase exécutoire finale » et accusant implicitement le Premier ministre désigné, Saad Hariri, d'y être associé.
Depuis le retrait israélien du Liban-Sud, en 2000, le sort des quelques centaines de milliers de réfugiés palestiniens au Liban (on ne sait quelle source croire pour en connaître le chiffre précis) constitue le seul enjeu concret qui se pose pour l'État libanais dans le cadre du processus de paix au Proche-Orient. Un enjeu autrement plus sérieux que la farce des fermes de Chebaa et des collines de Kfarchouba, mise en scène à l'époque par la Syrie et ses alliés libanais pour justifier le maintien de la tension au Liban-Sud et servir les ambitions régionales de l'Iran. Le refus persistant de Damas de procéder à un tracé de la frontière dans cette région démontre d'ailleurs l'étendue de cette farce.
Or le rejet de l'implantation est inscrit dans la Constitution libanaise. C'est dire à quel point il s'agit d'un sujet sensible touchant, selon la perception qu'en ont les Libanais, à l'existence même de ce pays dans sa structure traditionnelle.
La question est d'autant plus importante et grave aux yeux des Libanais qu'elle renvoie aux facteurs qui avaient rendu possible l'éclatement de de la guerre libanaise, en 1975-1976, à une époque où des responsables de l'OLP n'hésitaient pas à affirmer, au mépris total de l'entité libanaise, que « la route de la Palestine passe par Jounieh ».
La réalité du problème qui se pose aujourd'hui vient du fait que la solution des deux États (israélien et palestinien) rend illusoire tout espoir d'un retour de ce que l'on appelle les réfugiés de 1948 (c'est-à-dire sur le territoire israélien).
De plus, pour ce qui est des réfugiés de 1967 (en provenance de la Cisjordanie), la position de l'Autorité palestinienne, peu désireuse de voir des populations démunies affluer en masse chez elle, reste jusqu'ici empreinte pour le moins de confusion. Il est d'ailleurs arrivé à quelques reprises au président palestinien, Mahmoud Abbas, de plaider lui-même pour le maintien des réfugiés dans leurs pays d'accueil après la solution du conflit avec Israël.
Enfin, sur le plan international, il existe une approche humanitaire de la question qui voit d'un très mauvais œil toute solution au problème des réfugiés comportant un déplacement massif de populations.
Dans les pourparlers multilatéraux des années quatre-vingt-dix, des palliatifs - très partiels - avaient été envisagés, comme par exemple le retour d'une partie des réfugiés de 1967 en Cisjordanie, au titre de la réunion des familles, et l'acceptation par le Canada et l'Australie d'accueillir chez eux quelques dizaines de milliers de Palestiniens.
D'autre part, il est vrai qu'en abordant la question sous l'angle de l'implantation des Palestiniens dans les pays d'accueil, les États-Unis ont ces dernières années souligné à deux ou trois reprises la spécificité du cas libanais en la matière, comme pour en signifier le caractère exceptionnel. En outre, de façon plus globale, les responsables de l'actuelle administration américaine multiplient les déclarations selon lesquelles la solution au Proche-Orient ne se ferait pas aux dépens du Liban.
Cependant, pour être réaliste, il ne faut pas croire que les États-Unis, ou quiconque d'ailleurs, iraient jusqu'à faire capoter une solution au conflit arabo-israélien rien parce que le Liban devrait en payer une partie de la facture.
Il n'en reste pas moins que cette timide prise de conscience américaine de la gravité du problème des réfugiés palestiniens tel qu'il se pose au Liban n'est certainement pas redevable aux vociférations de l'opposition, mais bien plutôt aux efforts des alliés libanais des États-Unis en la matière. Cela devrait servir de leçon à certains pour qu'ils sachent que faire afin que le prix à payer par ce pays soit le moins cher possible.
Car enfin, la question n'est pas de savoir qui, au Liban, est pour ou contre l'implantation, ni de se servir de ce dossier pour édifier des barricades politiques et marquer des points sur des adversaires. Ni, surtout, d'en faire matière à surenchère guerrière pour en payer ensuite le prix en vies humaines et en nouvelles destructions.
Ne s'agirait-il pas plutôt pour le gouvernement libanais de réunir le plus d'atouts diplomatiques entre ses mains afin d'être en mesure de se faire entendre sur ce sujet dans les capitales influentes ?
Mais pour cela, il faudrait d'abord que le gouvernement existe. Et que, comme le dit le patriarche Sfeir, il ne tire pas à la fois dans toutes les directions.
Donc, pour ceux qui, à l'image du général Aoun et d'autres, affirment lutter contre l'implantation, le mieux serait peut-être de cesser de faire tout ce qu'il faut pour en précipiter l'échéance.


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