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Moyen Orient et Monde - Interview

Quels que soient les scénarios, des troubles sont à craindre

Pour Mariam Abou Zahab, chercheuse au Centre d'études et de recherches internationales à Paris et spécialiste de l'Afghanistan, la communauté internationale a fermé les yeux sur les fraudes.
Q - Le monde a salué, après les élections afghanes, une « victoire de la démocratie ». Que pensez-vous de cette vision du scrutin ?
R - « Les élections étaient un enjeu aussi important pour la communauté internationale que pour les Afghans. Il fallait que ces élections aient lieu et qu'elles soient un succès. En Occident, les opinions publiques sont majoritairement pour un retrait des troupes d'Afghanistan ; un sondage en ce sens a d'ailleurs été publié en France juste avant ces élections. Il était important, pour la communauté internationale, de montrer que l'on ramène la démocratie en Afghanistan et donc qu'il faut rester dans ce pays. On a donc fermé les yeux sur la fraude, et ce même avant le scrutin. »

Q - Au lendemain du scrutin, les autorités afghanes ont annoncé que le taux de participation, essentiel pour la légitimité du scrutin, tournait autour de 40 et 50 %. Qu'en pensez-vous ?
R - « Ce taux et la rapidité avec laquelle il a été annoncé ne sont pas crédibles. L'Afghanistan est composé au trois quart de villages isolés qui n'ont pas nécessairement les moyens de communiquer rapidement leur taux de participation. En outre, nous attendons toujours les résultats du Sud où le taux de participation devrait être particulièrement bas pour des raisons notamment de sécurité et où la fraude devrait être massive. À Kandahar (où le frère du président Karzaï est très influent), notamment, les résultats et le taux de participation seront manipulés. »

Q - Quelle est l'ampleur de la fraude ?
R - « Il faut savoir qu'un cinquième des cartes d'électeurs ont été sujettes à la fraude. Selon mes contacts à Kandahar, dans cette ville de 700 000 habitants, un maximum de 40 000 personnes ont voté. Et dans cette ville, il y avait 6 000 observateurs de Karzaï. Dans les lycées, on a distribué des cartes d'électeurs aux jeunes pour qu'ils votent Karzaï. Dans un bureau de vote réservé aux femmes au sud de Kandahar, l'on dit que les 400 femmes, qui ont voté, ont toutes voté pour Karzaï (pachtoune). Or, l'on sait que ce sont essentiellement des femmes non pachtounes qui ont voté en nombre. Par ailleurs, il n'y avait pas d'observateur femme, donc ces bureaux étaient sans surveillance. On a également parlé d'un surenregistrement des femmes dans certaines zones rurales. Des zones où les femmes, pour des raisons culturelles, ne votent pas. Cette tendance n'a donc pas de sens. »

Q - Durant la campagne électorale, Hamid Karzaï a conclu des alliances pour le moins hétéroclites avec notamment d'anciens seigneurs de la guerre comme Mohammad Qasim Fahim, accusé de crimes de guerre, ou le leader ouzbek, Abdul Rashid Dostam, ou encore avec les hazaras, communauté chiite. Étant donné les contreparties que Karzaï a dû promettre à ces personnes ou communautés pour leur soutien, quelle sera sa marge de manœuvre en cas de victoire ?
R - « Ces alliances posent un vrai problème, une telle coalition sera très difficile à gérer. L'on dit que Karzaï devra former un cabinet de 50 à 60 ministres pour honorer ses promesses. Le leader hazara a déjà déclaré qu'on lui avait promis six postes de ministre et 12 postes d'ambassadeur. Dans ce scrutin, les hazaras ont eu le rôle de "faiseurs de rois". Et ils ont voté massivement, donc Karzaï va devoir honorer ses promesses. En cas de victoire de ce dernier, le cabinet comprendra, en outre, des personnalités notoirement corrompues. Ce n'est pas avec un tel cabinet que l'on va lutter contre la corruption. Or, la population demande la justice sociale, elle demande à être dirigée par des gens qui n'ont pas de sang sur les mains. D'où un vrai désespoir.
« Par ailleurs, les États-Unis sont furieux, que des gens qu'ils ont mis à la marge en 2003-2004 reviennent aujourd'hui sur le devant de la scène. À ce niveau, l'on a souvent dit que Karzaï était la marionnette des Américains. Ce qui est vrai. Mais il a aussi montré qu'il ne l'était pas complètement avec ces alliances. Si Karzaï remporte ce scrutin, il faut s'attendre à ce que son deuxième mandat soit pire que le premier. »

Q - Et en cas de victoire de Abdullah Abdullah ?
R - « Si Abdullah Abdullah est élu, il y aura une réforme constitutionnelle pour la mise en place d'un gouvernement parlementaire avec un Premier ministre. Il y aura une décentralisation avec des gouverneurs élus, alors qu'ils sont nommés actuellement. Le problème est que si Abdullah est à moitié pachtoune et à moitié tadjik, il est vu comme un tadjik par les pachtounes. Et les pachtounes ne peuvent accepter qu'un tadjik soit au sommet du pouvoir. La contestation pourrait être alors violente. Mais une victoire de Karzaï pourrait également, si elle est rejetée par un camp, entraîner des violences, notamment des émeutes urbaines. »

Q - À quoi doit-on s'attendre, s'il y a un second tour ?
R - « Le côté positif d'un deuxième tour serait le fait qu'une opposition existe, l'on se féliciterait alors du caractère démocratique du scrutin, etc. Mais, dans le même temps, l'Afghanistan entrerait dans une crise politique grave avec des violences à la clé. Et les groupes armés, talibans ou autres, profiteraient de cela. Quel que soit le scénario, l'on s'attend donc à des troubles. »
Q - Le monde a salué, après les élections afghanes, une « victoire de la démocratie ». Que pensez-vous de cette vision du scrutin ?R - « Les élections étaient un enjeu aussi important pour la communauté internationale que pour les Afghans. Il fallait que ces élections aient lieu et qu'elles soient un succès. En Occident, les opinions publiques sont majoritairement pour un retrait des troupes d'Afghanistan ; un sondage en ce sens a d'ailleurs été publié en France juste avant ces élections. Il était important, pour la communauté internationale, de montrer que l'on ramène la démocratie en Afghanistan et donc qu'il faut rester dans ce pays. On a donc fermé les yeux sur la...
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