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Liban - Le Commentaire

Une crise d’existence encore plus que de système

La réflexion, les observations du président Amine Gemayel méritent qu'on s'y arrête. Le Liban baigne, en effet, depuis des décennies dans un bouillon politique innommable qui le réduit en loques. Des loques, comment qualifier autrement Taëf, la Constitution, le régime démocratique parlementaire, ou ce rapiéçage scabreux qu'est le montage de Doha. Bâti sur cette aberration, cette hérésie, ce contresens appelé démocratie consensuelle. Une pure imposture, puisque démocratie tout court ne signifie rien d'autre que voix et volonté de la majorité du peuple souverain. Du fait de la dérive, du jeu insane sur les mots, les élections n'ont été qu'une opération pour rien, une mascarade. Prévues pour livrer une majorité qui gouverne et une minorité qui s'oppose, elles ne débouchent que sur un copartage fondé sur le pouvoir des communautés travesties en partis ou courants. Un melting-pot qui ne peut engendrer, et on le voit bien, que courses au profit, politique ou matériel, et par là même, sempiternels conflits de gourmandise rivale.
Dans ces conditions, il reste vain de rêver de l'émergence d'un État digne de ce nom. Un État de droit fort, souverain, maître de l'intégralité du territoire national, seul dépositaire du droit de violence policière, donc des armes. Problème d'autant plus préoccupant que, il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt, les autres communautés ne vont pas laisser éternellement le monopole des armes au Hezbollah chiite. Et alors, au revoir la paix civile, déjà écornée certain sinistre 7 mai, et rebonjour la guerre du même nom.
Muscles mis à part, un État a besoin d'une ossature politique, juridique, institutionnelle et fonctionnelle. Il ne peut donc tenir sur ses jambes sans Constitution et sans concordat. Cela va tellement de soi que lorsque le Liban a pris son indépendance, en 1943, il s'est doté d'un pacte national et d'une Loi fondamentale (calquée sur le produit de 1927) basés sur ce principe de cœxistence vital pour un pays composite. Mais qui consacraient un choix politique d'être tout à fait précis : la République civile à régime démocratique. Dans cette mouture initiale, il s'agissait d'un composé entre régime présidentiel et régime parlementaire, avec préférence marquée pour le premier.
En effet, s'il l'avait voulu, il pouvait former un gouvernement sans en référer à personne, et choisir parmi ses membres un Premier ministre, un primus inter pares, car la Constitution l'y autorisait. Mais, sagement, il s'en abstenait, pour ménager la cœxistence et les susceptibilités. On dira : mais pourquoi n'avoir pas mis alors la Constitution au diapason des us et coutumes, et ne l'avoir pas corrigée ? Parce que les leaders chrétiens, frileux sur les garanties qu'elle leur apportait en l'état, s'y refusaient absolument. La campagne constante de la composante musulmane du pays, sunnites en tête, pour une redistribution plus équitable des pouvoirs, au nom de la participation, n'a pu aboutir qu'à Taëf, au bout de longues années de guerre intestine. 
Le nouveau dispositif a beaucoup arraché au chef de l'État, un peu trop, sans doute, comme cela se répète ces jours-ci. Il l'a privé du pouvoir exécutif, confié au Conseil des ministres. Il lui a gommé le droit de donner suite comme il l'entend aux consultations parlementaires pour la désignation d'un Premier ministre, devenues impératives. Il ne peut plus convoquer le Conseil des ministres sans l'aval du président du Conseil, ni en déterminer l'ordre du jour. Il n'y a plus droit de vote, et n'est plus autorisé à limoger le gouvernement ou des ministres à sa guise. Il n'a plus pouvoir, sauf dans des conditions pratiquement impossibles à réunir, de dissoudre l'Assemblée nationale. Dès lors, le président du Conseil n'est plus aujourd'hui un bache kateb, un clerc d'office, selon le mot du regretté président Sami el-Solh, mais il n'est pas loin d'avoir refilé son plumier au chef de l'État. Et l'on est tenté de ressortir la fameuse boutade : ni cet excès d'honneur ni cette indignité.
Il convient donc de retrouver une juste mesure. D'autant que, comme on le constate depuis des années, Taëf ne laisse en définitive au régime qu'un pouvoir négatif, pour ne pas dire de nuisance. Il garde en effet le droit de s'opposer à toute combinaison ministérielle proposée par un Premier ministre désigné qui ne lui conviendrait pas. Et le pire, c'est que, dans un tel cas, la Constitution ne prévoit aucune solution d'arbitrage. Dans la même tonalité d'objection, ou parfois d'obstruction, Taëf permet au président de la République d'avoir un droit de regard sur l'ordre du jour du Conseil des ministres et de proposer des rajouts, sur des sujets urgents, en pleine séance. Tous ces amuse-gueule, certain hôte antérieur de Baabda en a usé et abusé, du temps de la tutelle syrienne en bisbille avec le regretté président Rafic Hariri.
Il est clair, actuellement, qu'il faut repenser et rééquilibrer les pouvoirs entre les trois présidences. Cette question, répétons-le, peut à la longue déstabiliser le pays au point de déboucher sur des troubles sécuritaires. En même temps, il faut retourner à la vraie démocratie, en usage jusqu'à la guerre. Des électeurs qui votent pour dire qui va avoir, à travers l'appui d'une majorité de parlementaires, la présidence de la République, la présidence de la Chambre, la présidence du Conseil et le plus grand nombre de ministres. Étant entendu que la démocratie, c'est aussi, c'est souvent, l'alternance, le peuple se rangeant aux côtés de l'opposition, quand il voyait qu'elle avait raison, pour lui attribuer les rênes, aux législatives suivantes.

La réflexion, les observations du président Amine Gemayel méritent qu'on s'y arrête. Le Liban baigne, en effet, depuis des décennies dans un bouillon politique innommable qui le réduit en loques. Des loques, comment qualifier autrement Taëf, la Constitution, le régime démocratique parlementaire, ou ce rapiéçage scabreux qu'est le montage de Doha. Bâti sur cette aberration, cette hérésie, ce contresens appelé démocratie consensuelle. Une pure imposture, puisque démocratie tout court ne signifie rien d'autre que voix et volonté de la majorité du peuple souverain. Du fait de la dérive, du jeu insane sur les mots, les élections n'ont été qu'une opération pour rien, une mascarade....
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