En effet, entre 2006 et 2007, pas moins d'une dizaine de pays arabes ont émis le souhait de se doter de l'énergie nucléaire à des fins civiles. Ainsi, en décembre 2006, au sommet de Riyad, les pays membres du CCG se sont mis d'accord pour dresser une étude mixte portant sur un programme nucléaire civil, mais où chaque État membre serait libre de poursuivre sa propre voie. Ils ont décidé que les études soient parachevées en l'espace de 18 mois, soit vers le milieu de l'année 2009, avec la coopération de l'AIEA. En avril 2007, M. Baradei, directeur de l'AIEA, avait déclaré lors d'une visite à Riyad que les pays membres du CCG avaient le droit de se doter du nucléaire civil.
Aujourd'hui, c'est chose faite : plusieurs pays arabes - et islamiques - ont entamé leur programme nucléaire : l'Arabie saoudite, les EAU, la Jordanie, la Turquie ont signé des accords de coopération nucléaire civile avec des puissances occidentales. En juin dernier, Abdel Majid Mahjoub, directeur général de l'Organisation arabe de l'énergie atomique (OAEA), a déclaré que les pays arabes membres de l'OAEA, ont adopté 12 projets nucléaires communs qui comprennent entre autres un cursus universitaire commun, la consolidation des contrôles du nucléaire, la gestion des ressources hydrauliques, le domaine médical et bien d'autres projets.
Ainsi, face au Pakistan, à l'Inde et à l'Iran nucléaires - et dans une moindre mesure Israël -, les Arabes se sont dit : Et pourquoi pas nous ? Bien des analystes pensent en fait que la décision des pays arabes de se doter du nucléaire est une réaction au nucléaire iranien. Sans vouloir verser dans un idéologisme puéril (bombe islamique, bombe sunnite, bombe chiite), on peut s'inquiéter de cette prolifération du nucléaire au Moyen-Orient, même si les pays arabes ont déclaré vouloir demeurer transparents en coopérant avec l'AIEA. Car entre le nucléaire civil et le nucléaire militaire, il n'y a qu'un électron. N'oublions pas que le premier dérive du second.
On peut s'étonner - un peu - du fait que les pays arabes, surtout ceux du Golfe, veuillent se doter du nucléaire civil pour leurs besoins énergétiques. Un peu, parce qu'il est vrai que les ressources en pétrole et en gaz ne sont pas éternelles, d'autant que des pays comme la Chine sont devenus de vraies pompes à pétrole. Mais, d'autre part, la plupart des pays occidentaux pensent tous d'ores et déjà aux énergies renouvelables (et propres) comme l'énergie éolienne ou l'énergie solaire. Des pays européens comme l'Allemagne ont abandonné leur nucléaire civil. Pourquoi les Arabes ne feraient-ils pas de même ? Pourquoi ne pas investir dans ces énergies qui ne manquent pas dans cette région ? Laissons aux experts le soin de répondre à ces questions, tout en sachant que ces deux énergies ne se sont pas avérées vraiment économiques au niveau étatique - surtout l'énergie solaire - et que le nucléaire est bien plus maîtrisé.
Passons donc en revue le nucléaire dans les pays arabes :
Algérie : Des sources industrielles occidentales ont déclaré en 2005 que l'Algérie pourrait devenir un acteur majeur sur le marché du nucléaire parce qu'elle en possède les capacités. En juin dernier, le président Bouteflika a signé deux décrets autorisant la coopération nucléaire avec la France et avec la Chine. L'accord de coopération avec la France avait été signé le 21 juin 2008 ; celui avec la Chine avait été signé le 24 mars 2008. L'Algérie possède deux centrales nucléaires, Nour et Salam, placées sous le contrôle de l'AIEA. Elle projette de construire de nouvelles centrales à partir de 2020.
Arabie saoudite : En mai 2008, l'Arabie saoudite a signé un accord de coopération nucléaire civil avec les États-Unis. Le 10 mai dernier, la ministre française de l'Économie, Christine Lagarde, a déclaré à Riyad que l'Arabie saoudite et la France sont en passe de signer un accord de coopération dans le domaine du nucléaire civil. L'accord serait probablement signé en septembre prochain.
Égypte : En 2001, l'Égypte avait esquissé un programme portant sur la construction de 11 centrales nucléaires. En janvier 2005, des sources diplomatiques à Vienne ont signalé que l'AIEA enquêtait sur des expériences nucléaires égyptiennes liées au développement d'armes nucléaires. On sait aujourd'hui que l'Égypte, après avoir mené une politique ambiguë, compte construire d'ici à une dizaine d'années 4 réacteurs civils pour une puissance de 1 800 Mw.
EAU : Les EAU ont signé en juin dernier un accord de coopération nucléaire avec la Corée du Sud. Ils avaient déjà signé des accords du même type avec la France et les États-Unis. Il semble que les EAU seraient capables de produire de l'énergie nucléaire à partir de 2017.
Des sources proches de l'Élysée ont rapporté que la France et les EAU signeraient en septembre prochain un contrat portant sur la construction de 2 centrales nucléaires pour un montant de 25 à 50 milliards d'euros. Les sociétés françaises concernées sont : Areva, Total, EDF, GDF-Suez.
Irak : Peinant à relancer sa production pétrolière, le gouvernement de Nouri al-Maliki aurait émis le souhait de se doter d'un programme nucléaire civil.
Jordanie : Après la découverte d'uranium dans son désert du Sud, la Jordanie a entamé des contacts avec les États-Unis, la Russie et le Pakistan pour la construction d'une centrale nucléaire civile. Le 22 juin dernier, la Jordanie a signé un accord de coopération nucléaire avec le Royaume-Uni. D'autres accords ont été signés avec la France et la Russie. La Jordanie importe 95 % de ses besoins énergétiques. Le pétrole à lui seul dévore 20 % de son PIB.
Qatar : L'AIEA planifie le financement de 5 projets d'énergie nucléaire pour un montant d'un million de dollars chacun.
Syrie : Après la destruction d'une probable centrale nucléaire syro-nord-coréenne par les Israéliens le 6 septembre 2007, la Syrie est accusée de poursuivre en secret son programme nucléaire. Les satellites d'observation auraient localisé au moins deux autres sites suspects en Syrie. Il semble certain que la Russie parraine le programme nucléaire syrien. N'oublions pas que la Russie tente de reprendre pied au Moyen-Orient. Le port de Tartous a été réaménagé pour servir de base navale à la flotte russe.
Turquie : En 2005, la Turquie a décidé de se doter de 3 centrales nucléaires civiles entre 2007 et 2015. Selon le ministre turc de l'Énergie, Hilmi Güler, le nucléaire produira 4 500 Mw et comptera pour 10 % des besoins énergétiques de la Turquie.
Les pays arabes ne sont pas les seuls à vouloir se doter du nucléaire civil. Une cinquantaine d'autres pays y pensent, dont le Brésil, mais aussi le Venezuela à qui l'Iran aurait promis son assistance. Mais dans une région aussi « délicate » que l'Orient arabo-islamique, les inquiétudes se font sentir à juste titre. Notons par ailleurs que c'est la France qui a le plus démarché la région pour le nucléaire civil. Entre décembre 2007 et janvier 2008, Nicolas Sarkozy a vanté la technologie nucléaire française auprès des régimes du Golfe. Il semble que ses démarches aient porté leurs fruits. Le Maroc et la Libye, cette dernière ayant pourtant abandonné son programme, se sont dits intéressés.
Sans entrer dans des détails concernant les besoins énergétiques des pays arabes pour l'avenir - cela dépasserait le cadre de cet article -, il semble que la course au nucléaire ait commencé au Moyen-Orient. Cette course est d'ordre politique. L'Iran a joué les proliférateurs, les sanctions à son encontre n'ayant pas donné de résultats (on se demande un peu si on ne l'y a pas tacitement aidé).
Se dirige-t-on vers une guerre froide dans la région entre deux blocs, l'un prochiite, l'autre prosunnite, à l'instar de celle qui a prévalu le siècle dernier entre le pacte de l'Atlantique Nord et le pacte de Varsovie ? Devra-t-on attendre la rochnè iranienne à l'instar de la glasnost soviétique pour souffler ? L'on rapporte que Zbigniew Brzezinski aurait dit à un haut responsable émirati que tant que les Arabes ne possédaient pas le nucléaire, la région demeurera ballottée au gré des vents.
PS : Et le Liban dans tout ça, me diriez-vous ? Bien qu'il possède une agence de l'énergie atomique (si, si, au 1er étage d'une bâtisse sur la route de l'aéroport à droite) mais pas de programme nucléaire ni d'études universitaires dans ce domaine, on pense tout de suite au Hezbollah, bien évidemment. Accès au nucléaire ? Probablement pas, mais aux ADM peut-être. Des informations (locales, régionales et internationales) ont discrètement mentionné l'année dernière l'arrivée intermittente de groupes de pasdarans spécialisés dans la décontamination chimique. Ils auraient œuvré à la décontamination de zones sinistrées au Sud suite à des « dérapages » ayant causé des « dommages collatéraux ». On a évoqué l'Iqlim el-Kharroub. N'est-ce pas dans ces contrées qu'avait été abattu le capitaine Samer Hanna, l'été dernier ?
Ouvrage d'intérêt : Le devenir nucléaire au Moyen-Orient : Quel arbitrage ?
Éditions l'Harmattan.

