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Liban - En Toute Liberté

Réconciliation

À toute réconciliation, il y a deux dimensions, l'une personnelle, d'ordre moral, l'autre politique. La réconciliation à laquelle nous avons assisté à Bickfaya relève plutôt de l'ordre politique, peut-être parce que les deux parties jugent qu'elles n'ont rien à se reprocher mutuellement. En tout cas, elle devrait mettre fin, dans les esprits et les faits, et à tout jamais, à l'anomalie du recours aux armes, à la violence, aux assassinats ciblés pour régler les différends politiques. Une anomalie devenue règle, durant les guerres de 1975-1990. Il serait souhaitable aussi que cette réconciliation mette fin au sentiment d'inimitié qui existe entre les membres d'une même communauté, que séparent encore des sentiments régionalistes et des allégeances à des chefs hostiles l'un à l'autre, ou rivaux.
C'est aussi sur ces mêmes bases qu'une réconciliation entre les Forces libanaises et les Marada devrait se faire, et au plus vite. Sur la base d'un pacte politique, doublé d'un pacte d'honneur, qui bannirait à jamais le recours aux armes dans les rapports entre les deux formations. Limitée à cet objectif, une réconciliation entre ces deux formations devrait être relativement facile, puisque toutes deux se situent dans le cadre de la légalité constitutionnelle en vigueur, qu'elles se disent soumises aux lois de l'État libanais. Le recours à la violence devrait, sur cette base, relever non du collectif et de l'insurrectionnel, mais de l'individuel et du criminel.
À cette dimension purement politique devrait idéalement s'ajouter, dans le cas de la réconciliation FL-Marada, une autre, d'ordre moral. Le processus de criminalisation de la guerre a certainement fait que des actes dépassant ceux qu'on pourrait entreprendre pour défendre légitimement une cause sacrée ont été commis de part et d'autre.
Dans un discours public prononcé en 2008, le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, a déjà entamé un semblant de processus de confession, sinon de réconciliation. Il a ainsi reconnu que des actes « ignobles » ont été commis par les Forces libanaises, durant la grande confusion que fut la guerre, parfois au nom des grands idéaux. Le massacre d'Ehden, où Sleimane Frangié a perdu les membres de sa famille et où ont péri une trentaine d'autres personnes, est le type même de l'acte traître, « ignoble ». Il est l'un des « péchés originels » de la guerre, puisqu'il a été à l'origine d'une si grande cassure qu'elle a compromis toute chance de réconciliation ultérieure entre frères, pour des décennies.
Mais cet acte irréfléchi est loin d'être le seul. Des atrocités ont été commises de tous côtés, y compris par ceux qui considèrent n'avoir rien à se reprocher. De ce fait, la demande de pardon comme le pardon accordé devraient être mutuels. Les Libanais pourraient même s'inspirer du modèle de l'Afrique du Sud, où une commission vérité et réconciliation a mis face à face victimes et bourreaux, dans un même acte réparateur de catharsis et de pardon. Mais il y faut une grande exigence morale. Sans compter qu'à l'école de Machiavel, certains politologues invoquent la légitime autonomie de la sphère politique par rapport à la sphère morale.
À quel genre de réconciliation avons-nous assisté, dimanche, à Bickfaya ? Comment juger de la maturité de l'acte de réconciliation posé ? Une esquisse de réponse à cette question est contenue dans le document publié à l'issue de la rencontre. À le lire, et malgré ses aspects positifs, comme cette exigence, pour les chrétiens engagés dans la vie publique, d'être des « modèles » de conduite, on a la pénible impression d'être en présence d'un mouvement de « défense des droits des chrétiens » : présence chrétienne libre au Liban et en Orient, prérogatives du chef de l'État, décentralisation, limitation de la vente des biens-fonds.
Or de nature, la véritable réconciliation, surtout si elle est chrétienne, est généreuse. Elle est ouverture. Elle ne se fait pas « contre » quelqu'un. Elle n'est ni égoïste, ni mouvement de rassemblement des forces face à un adversaire politique conjoint, ni réflexe de peur, ni repli.
Il faut faire en sorte que la réconciliation interchrétienne ne soit pas bâtie sur la défense d'intérêts communs aux seuls chrétiens face aux autres communautés ou groupes sociaux. On tomberait ainsi dans le repli identitaire, le mimétisme, la mortifère fédération de communautés. Ce serait se laisser prendre aux pièges de « l'isolationnisme », d'une mentalité insulaire, même au niveau arabe.
La condamnation de la violence, le souci de justice, la promotion d'une économie à visage humain, le respect de la loi, la lutte contre la pègre et le crime organisé, l'assainissement du climat moral, la promotion de la convivialité, des droits de la femme, des valeurs familiales, le Liban-message, voilà certains des maîtres mots d'une réconciliation interchrétienne. Un chrétien ne se bat pas pour lui-même, mais au nom de tous, et pour tous.
À toute réconciliation, il y a deux dimensions, l'une personnelle, d'ordre moral, l'autre politique. La réconciliation à laquelle nous avons assisté à Bickfaya relève plutôt de l'ordre politique, peut-être parce que les deux parties jugent qu'elles n'ont rien à se reprocher mutuellement. En tout cas, elle devrait mettre fin, dans les esprits et les faits, et à tout jamais, à l'anomalie du recours aux armes, à la violence, aux assassinats ciblés pour régler les différends politiques. Une anomalie devenue règle, durant les guerres de 1975-1990. Il serait souhaitable aussi que cette réconciliation mette fin au sentiment d'inimitié qui existe entre les membres d'une même communauté, que...
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