Le collectif irakien D.Z.K. (Danger Zone Killer) - composé des rappeurs Mr Passion, J-Fire et Nine-Z, qui s'affirment « rois du rap irakien » - s'est produit pour la première fois au Théâtre national de Bagdad ce week-end. Jeans larges, collant sur la tête à l'image des rappeurs américains « gangsta », tee-shirts de Tupac Shakur, une des icônes de ce courant musical, les trois jeunes Irakiens bombardent les spectateurs de leur rythme lourd et saccadé dans ce quartier de Karrada, où des attentats ont encore régulièrement lieu.
Mr Passion, de son vrai nom Hicham Sabbah, 22 ans, a été l'initiateur du collectif. Il a commencé à rapper en 2004, un an après l'invasion des forces américaines qui ont amené dans leurs bardas leur pop culture. Les façades des maisons irakiennes se sont alors couvertes d'antennes paraboliques, abreuvant la jeunesse de musique et de vidéoclips occidentaux diffusés par les chaînes satellitaires, autrefois bannis par le régime de Saddam Hussein. « Nous avons été parmi les premiers à rapper en Irak. Nous sommes les vrais rappeurs de Bagdad », dit fièrement à l'AFP Mr Passion, habillé d'un gilet pare-balles, d'un énorme pendentif « NY » (New York) et d'un tee-shirt barré de son nom de scène en lettres jaunes. Il ne porte pas le gilet pare-balles en raison d'éventuelles menaces d'extrémistes opposés au rap. Tout comme le nom du groupe, Danger Killer Zone, « c'est parce que les jeunes Irakiens aiment la violence », dit-il. « Ils adorent le rap car c'est une musique pour eux », poursuit-il dans les loges du théâtre.
Comme les rappeurs des ghettos de New York ou des banlieues parisiennes au début des années 1980, ces musiciens-étudiants ont trouvé dans le rap un nouveau moyen d'expression pour faire passer leurs colères, leurs angoisses ou leurs espoirs. « Nous voulons faire découvrir un nouvel art. La routine des autres musiques, c'est fini », lance à l'AFP J-Fire, 23 ans, alias Ahma
d Farouq, qui a vécu pendant longtemps en Egypte avant de revenir il y a six mois en Irak. « La musique arabe traditionnelle ne parle que d'amour ou est patriotique. Mais avec le rap tu peux t'exprimer sur la politique, sur les enlèvements de jeunes », ajoute Ahmad.
D'ailleurs, le morceau préféré de Mr Passion, qu'il a récemment composé, s'appelle L'Irak est le drapeau. « Cela parle des kidnappings, des jeunes tués, de ceux qui ont dû fuir le pays, du conflit confessionnel entre Irakiens », explique-t-il à l'AFP. Dans une autre chanson, intitulée Enlève tes écouteurs, qu'il chante avec la rage au ventre, il s'exclame « Nous sommes les rappeurs du bilad al-Rafidaïn », l'autre nom de l'Irak en arabe souvent utilisé par el-Qaëda, puis « al-Takfir huwa al-Khatir » (déclarer quelqu'un infidèle est le vrai danger).
Dans la salle, les 150 fans venus dansent, chantent et crient en anglais : « Yo, c'est ça mon frère ! » « C'est super d'assister à un concert de rap à Bagdad. Le monde doit comprendre que nous ne sommes pas différents des autres », dit à l'AFP Mahmoud Ryadh, 21 ans. Pour lui, le rap est « l'aspect positif » de l'invasion américaine. « L'occupation, c'est vrai, a des côtés négatifs, elle nous a détruits. Mais nous nous sommes appropriés la liberté et aussi cet art », assure l'étudiant en informatique.
Et quand on lui demande s'il n'a pas peur d'éventuels attentats commis lors d'un concert par des extrémistes islamistes, il répond : « C'est sûr, ils sont contre nous à 100 %, ils disent que c'est un art interdit par la religion. » « Mais je fais ce que j'ai envie de faire. Personne ne me dicte plus ma conduite », ajoute-t-il d'un ton rebelle.

