Les soirées libanaises sont ce qu'elles sont. Du grand art ou du petit. Une vraie fête ou un faux pas social. Un événement réussi ou un pet dans l'eau. Toujours est-il que nous voilà pris entre mille feux. Quoi porter ? Des talons hauts ? Non, c'est une soirée sur gazon. Une petite robe noire ? Un jeans ? Un sarouel ? Une chemise ? Une veste ? Une cravate ? Des baskets ? On s'en fout en fait. On verra bien qui seront les plus beaux. Quoi offrir ? Une bouteille de Veuve ? Une Lampe Berger ? Une carafe de chez Over the Counter ? Une orchidée ? Quoi écrire sur sa carte de visite ? « Merci pour cette merveilleuse réception à laquelle nous allons assister » ? « Amitiés » ? « Nous sommes ravis d'être parmi vous » ?
Et voilà le grand soir. Après une journée passée sous un soleil éclatant, à se dorer la peau, on court chez le coiffeur. Mettre de l'ordre à ses cheveux. Un peu plus de noir sur les yeux (ça l'a fait rire), un léger rouge sur les lèvres. Un solitaire au doigt, un collier plaqué or, un bracelet âgé de 40 ans, une paire de boucles d'oreilles en falamenk, un sac Chanel en bandoulière, une pochette vintage et son homme au bras, nous voilà fin prêtes... et prêts. On prend la route, s'arrête pour acheter un cigare, on remplit d'essence notre nouveau 4x4, on met le climatiseur à fond si on n'a pas décapoté notre dernière acquisition : une Mini sport. On arrive, on se regarde dans le miroir de l'entrée de l'immeuble, on rectifie le tir et on sonne.
Un jeune homme nous ouvre, on tend le présent, on se redresse et on pénètre dans l'antre où se trouve le gotha, le Tout-Beyrouth ou quelques ringards qu'on n'a pas vus depuis une éternité. On salue, on embrasse, on enlace, on toise, on scrute... « Bonsoir. » « Tu es à Beyrouth ? » « Jusqu'à quand ? » « Il faut qu'on se voit. » « Chta2telak. » « Qu'est-ce que tu deviens après ces années d'exil dubaïote ? » « Mon Dieu, comme tu as embelli. » « Qu'est-ce que tu as grossi ! Walaw ! » On s'assied, sirote une flûte de champagne, puis une deuxième et enfin une troisième. On s'enivre. Et ça aide. Ça aide pour affronter le regard des autres. Ça aide pour enfiler le masque du poker face. Ça aide pour supporter la conversation entamée et qui tourne une fois encore autour des gosses. « Tu montes à Faraya en août ? » « Tu as mis ton fils dans une colonie ? » « Tu voyages cet été ? » « Tu vas bien ? » « Au fait, je t'attends le 23 du mois prochain, je fais un gathering de 150 personnes. » Et c'est tant mieux, on ne se verra pas. On se croisera et on fera pareil que ce soir. Un verre, puis deux et enfin cinq.
Le lendemain venu, on déblatérera, on débriefera. Avec ceux qui y étaient et ceux qui ne faisaient pas partie des happy few. « Non mais, tu as vu la robe qu'elle portait ? » « Tu as aimé le risotto ? » « Tu as vu ce que Flén a dit à Fleytén ? » « X et Y se séparent, c'est dingue, on n'a rien vu venir »... Yaaaaaay.
Les soirées libanaises se suivent et heureusement ne se ressemblent pas. Comme il y en a des affligeantes, il y en a des sublimes. Ces soirées où, par un miracle inattendu, on se retrouve entouré de tous ceux qu'on aime, où le DJ nous a savé la life avec son extraordinaire musique, où les rouleaux de printemps ont fondu sous notre langue, où l'alcool nous a magnifiquement grisés. Ces soirées où l'on a croisé des gens qu'on apprécie, mais qu'on ne voit pas souvent, où le clair de lune a illuminé une rencontre, où les sourires et autres eye contacts ont libéré une déclaration longtemps tue.
Ces soirées où un revenant comme Sami Clark a fait danser la jeunesse beyrouthine sur les bords d'une plage mythique, où les rires se sont mêlés aux accolades, où les effluves d'air iodé et la moiteur de juillet nous ont enivrés jusqu'à pas d'heure. Les soirées libanaises peuvent être chiantes, exotiques, kitschissimes, merveilleuses, tape à l'œil, belles, ploucs ou sensuelles. Elles ont le mérite d'être l'exutoire indispensable de nos chagrins et de nos peines.


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