Il est aberrant dit-il à juste titre de féliciter un responsable qui ne fait que son devoir, à plus forte raison un ministre qui a réussi le tour de force de tenir des élections législatives en un seul jour et qui maintenant tente de juguler les embouteillages.
L'autoroute Beyrouth-Jounieh est devenue un immense supermarché, a-t-il ajouté. On s'y arrête en double file pour acheter un paquet de cigarettes, du pain, et il en passe.
Dans son attitude, sa chemise à manches courtes, son humilité, son discours, je revois un peu en lui quelque chose de Bachir, qui avait déclaré la guerre au laxisme et à la corruption, qui voulait remettre l'État dans le droit chemin.
Et notre jeune ministre d'appeler à une action concertée de tous les ministères concernés, ne voulant pas - sagesse oblige - faire cavalier seul, regrettant au passage l'absence d'un ministère du Plan qui aurait joué non le rôle de visionnaire, mais de prévoyance, établissant des études et planifiant pour les dizaines d'années à venir.
Comme quoi on peut être ministre et humble, prévoyant et clairvoyant, ces quelques qualités étant à coup sûr les clés du succès.
Au sortir de la guerre, avec un homme de la trempe du président Hariri, on a sans doute jugé qu'un tel ministère était superflu. Rafic Hariri, de par sa stature et sa vision d'avenir, avait déjà échafaudé avec minutie les plans de ce qu'il fallait entreprendre.
En dépit de cela, ses projets furent combattus par son propre camp et plus encore par ses contempteurs, et ils étaient légion, compte tenu des intérêts personnels de tout un chacun.
Imaginez qu'un jour, un homme ou une femme, aussi brillant fut-il, soit bombardé ministre du Plan, avec pour mission de réorganiser ne serait-ce que les routes, l'électricité, l'eau, de combattre la pollution, les déchets, de prévoir sur vingt ou trente ans.
Quelle serait sa relation avec les autres ministres, alors que chacun de ceux-là pense être à lui seul toute la république.
Passe encore au niveau gouvernemental, mais qu'en sera-t-il quand l'intérêt général entrera en conflit avec celui d'un particulier, que ce dernier du fait de sa position ou de ses connaissances - clientélisme, quand tu nous tiens - puisse faire avorter un projet qui ne lui conviendrait pas.
On sait combien de routes ont été déviées pour ne pas écorner la propriété de tel ou tel, combien de projets d'infrastructure, d'utilité publique ont été abandonnés suite à l'intervention musclée ou feutrée de quelques décideurs qui ne voient que leur intérêt propre ou électoral.
Sait-on que des routes inutiles ont été percées ou élargies, juste pour servir l'ego ou l'intérêt de soi-disant grands commis de l'État avec des moyens prévus pour être utilisés à des fins caritatives et sociales ?
Alors un ministère du Plan qui réorganiserait, comme le souhaite notre jeune ministre, cette désorganisation - car n'est pas Rafic Hariri qui veut - alors qu'il est grand temps de regarder demain et après-demain de planifier pour les générations futures, est sans doute essentiel.
Un mot encore avant de clore ce chapitre, en allant dans le sens des supermarchés à autostrade ouvert dont parle M. Baroud. Je me souviens quand Rafic Hariri avait été nommé Premier ministre. À part son amour pour Beyrouth, qui rayonnait sur le Liban entier, son gouvernement avait passé un contrat avec une société allemande pour, je crois, la création d'une autoroute superposée à celle qui va du port de Beyrouth jusqu'au Casino, à Maameltein. Le coût de ce projet était modique, il n'y avait pas d'expropriation, ni des dédommagements à payer, qui plus est facile à réaliser. En Europe, c'est chose courante : quand une artère est saturée, on la double pour décongestionner.
Ce projet a été combattu avec une rare férocité, dénigré, tué dans l'œuf, jeté aux orties, oublié. Non sans que le contribuable ne casque un million de dollars en compensation à la société allemande.
Vous qui chaque jour prenez cette route reliant Beyrouth à Jounieh, pompeusement baptisée autoroute, vous qui avez combattu ce projet sous le fallacieux prétexte qu'il passera devant vos fenêtres, vous qui avez craint que votre mètre carré de terrain ne soit dévalorisé, contemplez votre égoïsme.
Rêvez avec moi un instant que ce projet ait été réalisé, que vous roulez sans bouchons, ni embouteillages de Beyrouth à Tripoli et vice versa. Croyez-moi, personne n'aurait attenté à votre pudeur, votre mètre carré aurait atteint des sommes astronomiques.
Et vous n'auriez eu de cesse de remercier celui qui l'a réalisé.
Georges TYAN
Conseiller municipal de Beyrouth

