C'est à croire que nous avons honte du Liban. À croire que le Liban est trop petit pour contenir tout l'amour qu'un homme doit porter à sa patrie. Dans le slogan « Liban d'abord », je sens quelque chose comme l'amour du Liban. Et il faut qu'un homme qu'on aime comme Walid Joumblatt vienne y greffer un sentiment de culpabilité. L'amour du Liban sentirait... l'isolationnisme. Ce serait une sorte de péché contre la solidarité arabe, et la Palestine spoliée, que d'aimer le Liban sans aimer la grande nation arabe et la cause perdue de la Palestine.
Oui, perdue, comme tout le monde le sait, et les Arabes en premier. Perdue, car l'état de guerre permanente que nous nous imposons finira par nous calciner à notre tour, sans libérer pour autant un pouce de la Palestine. Nous aimons mieux poursuivre la chimère d'une Palestine à sauver, que de sauver ce qui reste de la Palestine.
Ne parlons pas de notre pauvre monde arabe que des hommes essaient d'unifier depuis le début du XXe siècle, tantôt sur la base de l'anti-impérialisme, tantôt sur la base de l'islam, tantôt sur la base d'une histoire mythifiée, avant de l'avoir développé, avant d'y avoir assis un semblant de démocratie, avant même de s'être regardé dans un miroir, pour que chacun se connaisse et se reconnaisse. Pauvres Arabes, au double sens du mot. Malheureux et sans imagination.
Nous essayons, sans y parvenir, d'entrer dans les arcanes de la pensée toute en contrastes de Walid Joumblatt, par respect pour un compagnon de route qui a su partager notre douleur et notre exaltant parcours. Par respect pour un homme qui a su risquer sa vie au moment qu'il fallait. Certes, l'écart entre un journaliste et un homme politique est immense. Et peut-être sait-il mieux que quiconque aimer cette patrie ? Mais dans ses démonstrations sèches sur l'arabisme et la cause palestinienne, cette veine disparaît. L'amour d'une patrie, d'un « pays », au sens de « terroir », disparaît. On a l'impression de se voir servi un plat refroidi. La Palestine est une cause qu'il faut intelligemment servir. Une cause dont on s'est trop longtemps servi.
Pour un chrétien, l'amour de la patrie relève du second commandement, celui de l'amour qu'il faut porter à ses parents. Et ces choses-là s'apprennent, s'éduquent. Il ne faut pas en avoir honte. Mahmoud Darwiche le fait très bien pour la Palestine. Bien sûr, on en sait trop pour ignorer que l'amour de la patrie n'est pas le nationalisme, cette idolâtrie païenne qui a provoqué l'écroulement de plus d'une nation au XXe siècle. Nous savons que le culte sacré de la patrie a fait naufrage quelque part entre 1914 et 1918, dans les tranchées de Verdun, et que la patrie, la nation sont des notions historiques qui évoluent, qui demeurent ouvertes au changement. Nous savons aussi que la fraternité peut exister entre des nations comme la France et l'Allemagne.
En écoutant les nouvelles, en suivant l'actualité politique, on a l'impression de vivre dans un pays dont la guerre aurait dispersé la population. Chacun habite le pays que son idéologie lui attribue, mais privé du réconfort qui provient du sentiment d'appartenance à une même patrie. Où est notre mémoire ? Où est notre histoire ? Nous en tenons des bribes et nous avançons, faisant de notre mieux pour nous donner le sentiment que nous existons autrement que par nous-mêmes. Nous nous côtoyons sans projet national commun, sinon celui d'édifier l'État de droit, ne sachant par où commencer. Serait-ce que notre projet national est, justement, de vivre cette diversité même, pacifiquement et dignement ? Et héroïquement.


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