Un jour de mai, des alliés du CPL ont brûlé les locaux d'une chaîne de télévision dont le seul crime était de penser différemment. Le CPL n'a rien dit. Que reste-t-il, aujourd'hui, Gilbert de cet attachement viscéral à la liberté d'expression qui te faisait te tenir droit face à la foule estudiantine pour défendre avec tant de passion ce pilier de toute démocratie ?
Tu te souviens, Fouad, de ce soir où tu m'as proposé de te rejoindre pour soutenir les familles des prisonniers libanais dans les geôles syriennes ? Nous étions à peine une trentaine rassemblés dans l'une des artères de la place de l'Étoile pour la rentrée parlementaire de 2000.
Tu te souviens du tract que les parents distribuaient ? Seul le député de Batroun l'avait accepté et avait pris le temps de discuter avec les familles. À côté, un député de l'actuelle opposition l'avait balancé par la fenêtre de sa voiture.
Tu te souviens Mario, de ce montage vidéo que tu avais si minutieusement préparé ? Tu y expliquais et dénonçais les terribles souffrances endurées par les prisonniers libanais en Syrie. Nul ne doutait alors qu'ils soient effectivement incarcérés dans ces geôles moyenâgeuses. Surtout pas toi, Mario, qui t'étais tellement documenté, ni toi, Fouad, ni tous les membres du CPL de l'époque. Personne n'en doutait.
Le 13 octobre 2008, Michel Aoun foulait le sol iranien, 19 ans jour pour jour après avoir manqué l'appel à se rendre en cette journée fatidique d'octobre. Peu après, il était accueilli en Syrie comme un roi. Dis-moi, Mario, que reste-t-il aujourd'hui du combat pour les prisonniers ? Qu'est-il resté de votre fierté le jour où votre chef a embrassé le dictateur et relégué aux oubliettes la question des détenus ?
Tu te souviens Wissam de ton attachement infaillible à l'armée libanaise ? Tu n'avais de cesse de plaider : « Aucune armée étrangère et aucune milice ne doivent demeurer sur le sol libanais, encore moins une milice armée et financée par un autre pays. »
Le 7 mai 2008, les alliés du CPL, armes au poing, envahissaient les rues de la capitale, sans un regard pour cette armée acculée à assister impuissante à l'avancée des milices. Que reste-t-il aujourd'hui de tes idéaux ? Ce document d'entente, dont le seul but est de donner une légitimité à ce que tu pourfendais, t'a-t-il vraiment convaincu ? Vraiment ?
Tu te souviens Georges, de ce conseil que tu m'avais donné : « Toujours se méfier de ceux qui ont pour seuls outils pour convaincre la calomnie et la torture » ?
Tu te souviens Julien de ce jour où ensemble nous avons fait le tour des classes ? Nous interrompions les cours en demandant aux élèves de rejoindre notre sit-in pour condamner les arrestations et attaques de la veille, commises par un État supposé défendre ses citoyens.
Aujourd'hui, le général défend celui qui était à l'époque le chef de cet État et les chefs d'orchestre des rafles, des interrogatoires aux goûts de torture et des faux procès. Ceux-là mêmes qui nous faisaient signer des documents anticonstitutionnels de non-engagement politique. Georges, Julien, que reste-t-il de nos condamnations de ces exactions ?
Le 14 mars 2005, sur la place des Martyrs, j'ai rencontré certains d'entre vous. Vous brandissiez avec ferveur les portraits des cinq généraux (avec Émile Lahoud) et vous vous êtes tous félicités de leur arrestation. Aujourd'hui, je ne peux comprendre que vous vous réjouissiez autant de leur libération. Fut-ce au nom de la justice. Rien n'explique un tel enthousiasme alors même que les détentions arbitraires en Syrie se poursuivent dans l'indifférence générale.
Tu te souviens Richard de notre engagement à respecter les normes définies par le Front libanais ? Elles devaient être et rester notre socle commun au-delà des affiliations partisanes. Que reste-t-il de ces principes à l'heure où le CPL s'allie à des partis d'extrême droite qui ne reconnaissent pas le pluralisme libanais et veulent imposer une nation homogène à l'image de leur parti et de leur idéologie.
À ceux qui refusaient de s'allier avec les souverainistes de l'époque parce que vous les jugiez trop confessionnels et dangereux pour l'intégrité du territoire libanais, que faites-vous aujourd'hui avec un parti ultrareligieux tel que le Hezbollah et avec un parti qui ne reconnaît pas la finalité de l'entité libanaise tel que le PSNS ?
Je m'adresse à vous pour renouveler mon engagement vis-à-vis de ces principes qui nous ont unis dans la lutte, l'endurance et l'intransigeance des années 1990 et jusqu'en 2005. Je reconnais aussi mon amertume par rapport à ceux qui ont dévié de ces principes et qui rendent aujourd'hui notre situation vulnérable.
Le 7 juin sera une bonne occasion pour nous tous de réitérer notre combat pour un Liban libre, fort, indépendant et souverain tels les étudiants idéalistes que nous étions sur le campus.
Johnny KAIROUZ
Ancien responsable estudiantin FL à l'AUB
Montréal, Canada

