Mais ils oublient une chose essentielle, fondamentale, historique. Si l'ex-père fouettard est libre aujourd'hui, il le doit au droit international et nullement à sa propre force dont il était si fier jadis. Et si un jour il repassera derrière les barreaux, il ne le devra à nulle autre force opposée à la sienne, mais toujours à ce même droit. Car la barbarie ne fut vaincue que par le droit, le passage de la « horde primitive » à l'État permettant aux frères, qui se soulevèrent contre le père primitif et l'assassinèrent, de fonder la première communauté fraternelle et démocratique de l'humanité. Ce passage de la horde à l'État n'a pu se faire que parce que les frères, par culpabilité, s'interdirent de faire comme le père tyran en s'imposant les premiers tabous de l'humanité. Ce fut le début du règne du droit.
Ce passage de la préhistoire à l'histoire ne doit pas considérer comme acquis une fois pour toutes dans l'histoire collective et individuelle de l'humanité. Du point de vue individuel, chaque être humain répète dans sa psychogenèse la phylogenèse de l'humanité, l'enfant se socialisant en renonçant à l'inceste et au parricide comme le firent nos ancêtres par la totémisation, l'exogamie et l'enterrement des morts. Du côté collectif, chaque collectivité évolue progressivement vers la démocratie en luttant en permanence contre le risque de régression à l'état anhistorique de la horde primitive, la loi du plus fort, la loi de la jungle.
Les Libanais ont connu cet état de hordes primitives pendant les quinze années de la guerre fratricide de 1975. Ils n'ont pu en sortir que grâce à une nouvelle constitution, un droit nouveau, celui de Taëf. Bien évidemment torpillé par le régime syrien, ce nouveau pacte national fut perverti par le tyran pour servir ses propres intérêts. Pour cela, il fallait soumettre les frères réconciliés à une nouvelle guerre fratricide. Pendant la guerre de 1975, ils nous ont fait croire que la place du père assassiné était à prendre, en liquidant nos différents pères spirituels, hommes politiques, religieux et intellectuels engagés, ce qui permettait aux fils d'espérer les remplacer. Après Taëf, Constitution censée réconcilier les frères en leur imposant la loi de l'État comme seule et unique loi à la place de la loi des milices, le tyran réussit un coup machiavélique. Au lieu d'occuper lui-même la place du père de la nation libanaise au risque d'apparaître comme un occupant, il la laissa vide et prit la place du tuteur.
Les frères libanais étaient à nouveau tentés par la place vide du père et ne pouvaient espérer l'occuper qu'en se soumettant au tuteur. Du coup, tous les totems qui pouvaient symboliser la place du père de la nation libanaise comme le drapeau, l'hymne national, etc. et les institutions en commençant par la présidence de la République, finirent par perdre son sens au profit de l'omniprésence du tuteur syrien. Cette falsification historique ne prit fin que le 14 février 2005, l'assassinat de Rafic Hariri réveillant en chaque Libanais le souvenir de tous les pères de la nation assassinés depuis 1975. C'est pour cette raison que le premier cri de révolte fut « Dehors la Syrie ».
Et lorsque les prosyriens organisèrent le rassemblement du 8 mars 2005, au lieu d'aller dans le sens de l'histoire comme le faisaient les premiers Libanais rassemblés dans le centre-ville, ils prirent le sens inverse, celui de la régression au temps de la tutelle. Le rassemblement du 14 mars n'en fut que plus massif, témoignant par là que les véritables urnes étaient dans la rue, et que la majorité des Libanais avait définitivement voté.
À la faveur du droit international, qui l'a libéré, ramener aujourd'hui sur scène un ex-père fouettard pour faire peur aux Libanais qui ont déjà choisi depuis le 14 mars 2005 ne dévoile que la faiblesse des prosyriens. N'oublions pas que le 14 mars fut pour les Libanais une abréaction salvatrice, thérapeutique, résolutive de leurs angoisses et que les vociférations d'une marionnette téléguidée par son ventriloque n'y feront plus rien.

